destin

  • Cinquième (1)

    La cinquième symphonie inaugure une phase nouvelle de l’évolution de la pensée mahlérienne. Elle constitue, en effet, le premier volet de trois symphonies purement instrumentales. En dehors de la première, toutes les symphonies faisaient appel aux voix de manière épisodiques, joignant ainsi le lied et le chœur à la forme symphonique. Jugeant le mot désormais superflu dans ce type de musique, Mahler compte atteindre la profondeur dans l’abstraction des couleurs orchestrales. La présence d’un texte, trop liée à la notion de programme, disparaît temporairement (la voix ne sera plus utilisée dans la symphonie que pour la huitième). Comme l’âme, la musique s’exprimera au delà d’un texte.

     

     

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    Caricature de Mahler par Oscar Garveus

     

     

    Cependant, les citations instrumentales de lieder et de thèmes déjà entendus sont fréquentes et nous ramènent à la notion de programme sous-jacent. Ainsi le premier motif de la cinquième est déjà présent au cœur du premier mouvement de la quatrième. Mieux encore, l’ambiance de la marche funèbre correspond au lied « Der Tamburg’sell » (Le petit tambour), pièce remplie de drame et de mort. Ces réminiscences musicales apportent un sens à l’œuvre et confirment son esprit pessimiste.

     

    Composée entre 1901 et 1903, la Cinquième est notamment contemporaine de 3 des Kindertotenlieder. Elle en partage d'ailleurs le même caractère funèbre. La partition fut ensuite révisée à plusieurs reprises, la dernière étant de 1911. La première eut lieu à Cologne le 18 octobre 1904 avec un succès, comme toujours, très mitigé. Une hémorragie intestinale presque fatale en février 1901 le confronte à sa propre mort. Plus rien n'est comme avant, un changement radical dans son style, dans sa narration musicale s'impose, mettant fin à sa période "Wunderhorn" (rappelons-nous les nombreuses et débutant sa période "Rückert" (du nom du cycle de lieder qu'il met en musique cette même année). La marche funèbre ("Trauermarsch") qui ouvre l'oeuvre est donc sa propre marche, résignée, vers la mort. Toutefois, la structure générale de la symphonie, du sombre rythme de marche jusqu'au climax de l'ultime choral dans le Rondo-Finale, aimerait montrer une victoire face à la mort, un renouveau face à la fatalité. La rencontre puis le mariage avec Alma Schindler pendant la composition de la Symphonie n'y est peut-être pas étrangère.

     

    Les cinq mouvements qui composent la symphonie s’articulent en trois parties de manière symétriques. La première est formée de la juxtaposition de deux mouvements antagonistes, une lente marche funèbre suivie d’un vaste mouvement agité et tempétueux de forme sonate. Un énorme scherzo alliant valses, laendler et développements graves compose la deuxième partie, centre de gravité de l’œuvre. Enfin, le troisième volet s’ouvre par le célèbre Adagietto, immortalisé par Visconti dans « Mort à Venise » et s’achève par un grand rondo final aux allures triomphantes.

     

       1. Trauermarsch. In gemessenem Schritt. Streng. Wie ein Kondukt
       2. Stürmisch bewegt. Mit größter Vehemenz
       3. Scherzo. Kräftig, nicht zu schnell
       4. Adagietto. Sehr langsam
       5. Rondo-Finale. Allegro — Allegro giocoso. Frisch

     

    Le climat du premier mouvement est très sombre et pesant. On est bien loin de la paix qui semblait règner à la fin de la Quatrième. Ici, tout est crépusculaire et sans espoir. La mort semble avoir triomphé du monde. La sonnerie de trompette, presque militaire, retentit comme le destin (remarquons au passage l'allusion à la Cinquième de Beethoven) qui s’abat sur l’homme en pleine désillusion. Tout l’orchestre la rejoint dans une ambiance de catastrophe.

     

     

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    Bruegel, Le Triomphe de la mort (Prado, Madrid, 1562, 117x162 cm)

     

     

    Un second thème, plus mélodique et apaisant, semble vouloir équilibrer le drame. L’alternance tragique des deux éléments donne à cette vaste marche funèbre un caractère désespéré. dans un développement particulièrement agité, il semble tout à fait clair que le motif du destin a pris le dessus et que la consolation n'est qu'un simple illusion. La tonalité tragique d’ut dièse mineur renforce encore cette impression de ténèbres. Le mouvement se termine en nous plongeant dans un néant sans espoir.

     

     

     

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    Le deuxième mouvement est tourmenté et agité; écrit dans la tonalité de la mineur, autre tonalité tragique ; il se présente comme un « second premier mouvement ». Il développe de nouveaux thèmes et amplifie ceux de la marche. Il véhicule une angoisse de tous les instants.

     

    Sturmisch bewegt (vif). Avis de tempête! L'univers semble se déchaîner. L'orchestre rugit de toutes parts, les dissonances pleuvent et les objets sonores cataclysmiques terrassent encore l'homme sous leur poids. Il nous faut l'entendre gémir, rauquement, dans les violoncelles et les contrebasses.  Le début de l'exposition ne comporte pas de véritable thème, mais seulement un court ostinato des basses, suivi d'un motif agité en gammes montantes et descendantes. L'authentique premier sujet n'apparaîtra qu'ensuite, aux premiers violons.

     

     

    Quant au second thème, nettement plus lent, il n'est autre qu'une citation presque littérale du second de la marche initiale. Le développement amplifie encore l'angoisse et la fièvre qui atteignent des paroxysmes rarement surpassés dans tout le répertoire symphonique. Telle est la violence des sentiments ici libérés, révolte, désespoir, frénésie douloureuse.  Dans la réexposition, les deux sujets, si fortement contrastés auparavant, finissent par se confondre. 

     

    Un choral en ré majeur joué par tous les vents semble libérer la tension accumulée en une anticipation de celui qui interviendra plus longuement dans le final.Il ne possède d'ailleurs pas la force nécessaire pour emporter toute la tragédie sur son passage. Il n'est qu'une prémonition, sorte de vision éphémère de la libération, de la rédemption, même, que peut signifier le choral orchestral dans la suite de ceux d'Anton Bruckner. Cette victoire reste sans lendemain et tout s'achève dans la nuit, l'angoisse et le mystère. "La vieille tempête se réduit à un écho impuissant" (Theodor Adorno).

     

     

     

     

    A suivre...

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