diction

  • Et la diction alors...?

    Suite à l'amère constatation que la diction du français dans le chant lyrique posait de sérieux problèmes même à des musiciens francophones confirmés, je donnais, la semaine dernière, un cours sur Asie, le premier poème de Shéhérazade de Maurice Ravel. Ayant l'envie de montrer comment et pourquoi il était effectivement possible de donner à notre langue une clarté dans le chant, j'avais décidé d'utiliser la formidable interprétation de Régine Crespin.


    Régine Crespin fut l’une des chanteuses les plus fascinantes, les plus recherchées de l’après-guerre. Pratiquant un large répertoire allant de Mozart à Verdi, Wagner et Richard Strauss, elle était au meilleur d’elle-même dans la musique de sa France natale. Chantant dans sa propre langue avec son ton et son style propres, elle manifeste toutes ces qualités de son et d’expression sensuelle, de diction naturelle, aisée et de charme insouciant qui firent sa renommée.

     

    Régine Crespin

     

    La sortie chez Decca en 1963 du légendaire enregistrement regroupant Les Nuits d’été de Berlioz et Shéhérazade de Ravel, par Régine Crespin et l’Orchestre de la Suisse Romande dirigé par Ernest Ansermet fut saluée par la critique de l’époque comme un événement essentiel dans la discographie : « Je ne l’ai jamais entendue (Crespin) qui sonnait aussi bien. La délicatesse et l’imagination qu’elle met dans le ‘Spectre de la rose’ en font l’une des interprétations vocales exceptionnelles que le disque nous a proposé à notre époque- ou toute époque, serais-je tenté d’ajouter…On ne saurait guère imaginer d’interprétation plus poétique, plus envoûtante…Ansermet donne des accompagnements au grain fin, colorés et modelés avec sensibilité. Le nouveau disque Decca est un enregistrement d’experts. C’est un disque à chérir » Gramophone 1963.


    Berlioz Ravel Crespin Ansermet

     

    Aujourd’hui encore, ces éloges sont d’actualité et la ressortie en cd n’a rien enlevé de la magie qui parcourt chaque phrase de cette musique sublime. Les deux œuvres initialement présentes sur le vinyle de l’époque sont aujourd’hui, grâce à la magie du cd, augmentées des Trois chansons de Bilitis de Debussy et de quelques mélodies de Poulenc dont les deux magnifiques poèmes de Louis Aragon avec le subtil piano de John Wustman.

     

    J’ai toujours eu un faible pour ce « petit » cycle de mélodies de Ravel nommé Shéhérazade sur des poèmes de Tristan Klingsor. L’œuvre fut composée par Maurice Ravel en 1903 sur les textes de son ami proche dont le pseudonyme « Tristan Klingsor », wagnérien s’il en est, cache Léon Leclère. A cette époque, les compositeurs recherchent l’exotisme et les couleurs orientales pour exacerber leur besoin de sensualité. Ils les trouvent dans un orient fascinant et mystérieux qui génère de nouvelles harmonies, des couleurs inédites et des timbres fantastiques. La recherche de la couleur du mot, issue du mouvement symboliste ambiant ainsi que des retombées de la création du Pelléas et Mélisande de Debussy l'année précédente, est une des préoccupations de Maurice Ravel.

    Tristan Klingsor

     

    Tristan Klingsor 


    Si d’emblée cette musique nous bouleverse, c’est sans doute parce qu’elle met en évidence aussi la force d’orchestrateur de Ravel qui, à chaque instant, parvient à donner à son orchestre le ton juste aux mots suggestifs ou ambigus de Klingsor. La poésie, proche du symbolisme est déjà musique. Jouant sur les voyelles chantantes, elle suscite une sensualité immédiate. Rien que le premier mot : « Asie… » est d’une vocalité forte entre le son « a » et le son « i » qui donnent à Ravel l’idée de faire se confondre voix et instrument. Le mimétisme de Crespin face aux sonorités orchestrales est sidérant. Il n’est pas toujours possible de discerner les deux. Cela provoque un effet remarquable de fondu que Ravel espérait mais que l’on ne rencontre presque jamais dans la réalité de la discographie et du concert.

     

    Maurice Ravel au piano

     

    Tout le texte des cette première mélodie fonctionne comme un voyage onirique dans un orient imaginaire peuplé de personnages qui sentent tour à tour la volupté et la cruauté (la cruauté n’est-elle pas aussi une forme de volupté ?). La musique construite sur des gammes pentatoniques dont la couleur évoque les contrées lointaines, les intervalles augmentés typiquement arabo-andalous et l’orchestration tout en finesse nous transportent au gré du bateau de Sindbad dans une autre vision, des Mille et Une Nuits. Ici, Shéhérazade n’est que poésie et suggestion mais…quelle séduction !

     

    La deuxième mélodie « La flûte enchanté » (rien à voir avec Wolfgang !), fait contraster deux ambiances très typées. La première, mystérieuse, nocturne en son tempo et sa dynamique, soutient les trois premiers vers : « L’ombre est douce et mon maître dort, coiffé d’un bonnet conique de soie et son long nez jaune en sa barbe blanche ». Une flûte solitaire, aux confins du silence de la nuit, déploie une large mélodie toute orientale. Un trémolo d’orchestre accompagne les premières paroles comme la promesse d’un rêve. Encore une fois, la flûte parle dans sa lascive monotonie quand soudain, les couleurs de la nuit se transforment en une exaltation des sens extraordinaire : « Mais moi, je suis éveillée encore et j’écoute au dehors une chanson de flûte ou s’épanche tour à tour la tristesse ou la joie… ». Comme dans une danse intérieure le tempo s’envole pour à nouveau ralentir et laisser sonner la monotone flûte qui semble échapper au temps : « il me semble que chaque note s’envole de la flûte vers ma joue comme un mystérieux baiser ». La pièce se referme dans la nuit « transfigurée » par le désir amoureux.

     

    Le final n’en est pas un. Sans brio orchestral, la pièce possède l’ambiguïté et la sensualité de son texte que voici :

    L’Indifférent

    Tes yeux sont doux comme ceux d’une fille,

    Jeune étranger,

    Et la courbe fine De ton beau visage de duvet ombragé

    Est plus séduisante encor de ligne.

     

    Ta lèvre chante sur le pas de ma porte

    Une langue inconnue et charmante

    Comme une musique fausse…

     

    Entre et que mon vin te réconforte…

     

    Mais non, tu passes

    Et de mon seuil, je te vois t’éloigner

    Me faisant un dernier geste avec grâce

    Et la hanche légèrement ployée

    Par ta démarche féminine et lasse…

     

    La pièce toute emplie d’une secrète vibration sensuelle se termine par le départ de l’adolescent androgyne dans l’ambiance du « Jardin féerique » qui clôt « Ma mère L’Oye », mélancolique allusion au paradis perdu.

     

    Si Schéhérazade est indéniablement liée à l’influence de la Russie orientalisante, l’œuvre dépasse, et de loin, la simple mélodie romantique française. Son orchestration riche et colorée et son chant nouveau tirent la leçon de Pelléas et Mélisande de Debussy. Pourtant, tout ici est bien de Ravel. L’harmonie si particulière et la direction rythmique inimitable témoignent d’une grande maîtrise de style. ...Un chef d’œuvre incontournable souvent oublié de la musique française !

     

    Ernest Ansermet
    Ernest Ansermet

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