dixième symphonie

  • Dixième



    Pour le 1500ème billet de ce blog, un anniversaire malgré tout, je renoue avec le sujet concernant les œuvres de Gustav Mahler... suite à plusieurs demandes de lecteurs, je tâcherai de mener à bien cette folle entreprise de commenter, même sommairement, cet extraordinaire somme musicale que représente la production mahlérienne. Cela prendra certes encore du temps, mais il en faut pour laisser décanter de tels monuments. Ce billet résume, de manière certes drastique, les propos énoncés hier lors de mon cours d'Auditions commentées au Conservatoire de Liège.

    La vie de Gustav Mahler, pour professionnellement prestigieuse qu’elle ait été, a surtout été marquée par une propension à mesurer gravement la tragédie humaine et par une introspection intense cherchant une explication du monde, de la vie et de la mort. En ce sens, le compositeur se rattache clairement au romantisme du XIXème siècle. Lui-même, né en 1860, appartenait aux derniers soubresauts de cette époque qui avait marqué la culture occidentale. Mais voilà, les temps changeaient, l’industrialisation, la vitesse de communication et les nombreux progrès technologiques et, bientôt, l’effondrement des derniers grands empires européens changeaient radicalement la perspective de l’homme. Mahler, comme ses contemporains en était bien conscient.

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    Mahler lors de son dernier voyage à New-York en 1911



    On connaît également les trois grands coups du destin qui allaient aggraver la l’état psychologique du grand musicien. Le cabales antisémites qui le forçaient à renoncer à son poste de directeur musical de l’Opéra de Vienne, le plus envié de tous, la mort de sa fille aînée Maria, emportée par la scarlatine en 1907 et le diagnostic d’une maladie cardiaque incurable rendaient les perspectives de la vie bien sombres. Il reçoit une offre pour diriger le Metropolitan Opera à New York et quitte Vienne. En Amérique, il y mène toute la saison de 1908 mais est ensuite écarté au profit d’Arturo Toscanini. Il revient cependant à New-York l’année suivante assurer un nouveau contrat, celui de la direction de l’Orchestre philharmonique de New-York. C’est de cette période que date l’achèvement de Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre) et de sa dernière symphonie achevée, la neuvième.

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    Alma Mahler renommée comme la plus belle femme de Vienne.



    De plus, une grave crise éclata dans le couple Mahler au cours de l'été 1910 lorsqu’Alma, lui reprochant de ne pas faire son devoir d'époux, succomba au charme du jeune architecte Walter Gropius. C’est à ce moment que la fameuse rencontre avec S. Freud eut lieu. L'entretien, s’il ne s’apparente nullement à une psychothérapie comme certains ont voulu l’affirmer, semble avoir été bénéfique au compositeur qui écrit à sa femme : « … Suis joyeux. Conversation intéressante… ». Alma est aux côtés de Gustav pour sa quatrième et dernière saison aux Etats-Unis. En effet, en février 1911, il contracte une infection généralisée.

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    Le Metropolitan opera de New-York en 1905



    Gravement malade, il quitte New-York pour être traité pendant une semaine à Paris. Se sachant perdu, il demande à retourner à Vienne, où il décède d'une endocardite le 18 mai 1911 (à 50 ans), laissant inachevée sa Dixième symphonie (seul l’Adagio initial sera achevé). Le dernier mot qu’il prononce, un doigt levé dirigeant un orchestre invisible, est : « Mozart ! Il est enterré dans la capitale autrichienne, au cimetière de Grinzing.

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    von WEREFKIN Marianne, Climat tragique, 1910. (Relire le billet que j'avais écrit sur l'expressionnisme et cette oeuvre en particulier en cliquant ICI)



    Les dernières œuvres de Mahler adoptent un langage musical qui flirte avec l’expressionnisme. Cet ultime Adagio en est l’exemple le plus frappant. Seul mouvement complètement terminé de cette Dixième Symphonie est éloquent à ce propos. Écrit sous le coup de la crise conjugale, le manuscrit est jonché d’interjections dramatiques et de phrases adressées à Alma. Cette immense pièce, qi déploie deux grands thèmes, un développement et une réexposition exprime, comme toujours chez Mahler, le sentiment d’un adieu, d’un départ. Et pour ce départ, c’est la recherche d’une véritable paix de l’esprit. Cette dernière, le compositeur ne la trouvera jamais et même si l’Adieu du Chant de la Terre semble distiller dans ses dernières notes le sentiment d’un éternel (Ewig) retour, quand commence la Neuvième symphonie, tout est à refaire. Car toute l’œuvre de Mahler est une vaste fresque dans laquelle chaque chapitre évoque la manière de penser le monde de son auteur. Autant dire que le programme est vaste, car l’homme est cultivé et extrêmement curieux. Toutes les thèses philosophiques rencontrées par le compositeur transparaissent au sein d’ouvrage de sa vie comme autant de chapitres d’un livre.

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    A. Schoenberg, Portrait de G. Mahler 1910.



    Mais là, il est indéniable qu’une des clés de cet ultime Adagio se trouve dans un élargissement de l’écriture tonale vers un chromatisme de plus en plus libre, on n’est vraiment pas loin de Schoenberg. Et si les passages plus romantiques alternent avec les épisodes franchement expressionnistes, le sentiment final que ce morceau provoque s’impose comme profondément tragique.

     

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    A. Schoenberg, L'Enterrement de G. Mahler, 1919


    Trois grands thèmes se partagent le mouvement. Le premier, récitatif en forme d'arche se joue aux altos seuls. Dans un geste désespéré pour reproduire le thème qui débutait l'Adagio de la neuvième, thème qui évoque Tristan, la mélodie très dissonante se construit comme une arche qui, une fois son sommet atteint, retombe sans force et s'amenuise progressivement pour ne plus être que douleur et longues sonorités plaintives.

     

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    Extraits de partition en réduction pour deux pianos, la partition d'orchestre étant toujours protégée de droits d'auteur.


    Suit alors un second épisode qui renoue avec les habituels Adagios de Mahler, chant qui se veut intemporel, clamant l'amour et l'adieu dans une fusion sublime. Le thème est immédiatement renversé comme un miroir qui offrirait l'image de l'amour et son reflet, de l'autre côté... le Mythe de la Caverne n'est pas loin encore une fois.

    Mais bientôt, le temps est restitué par une étrange danse... macabre! La mort rôde comme le disait déjà le compositeur dans le deuxième mouvement de sa Quatrième symphonie.

     

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    Les trois thèmes se métamorphosent progressivement, d'abord en se succédant comme autant de variations morphologiques, introduisant ci et là de nouveaux éléments, comme ce grupetto, si typique et rhétorique, qui vient affirmer l'Amour au coeur du deuxième thème.

    Mais bientôt, le récitatif laisse la place à cet extraordinaire déchirement du ciel, vue splendide sur l'éternité et révélation d'un triomphe tant désiré. On n'a pas le temps d'apprécier ce moment que déjà, la mort rôde à nouveau et provoque le terrible choc de ces deux accord profondément négatifs et dissonants séparés par un cri terrible de la trompette.

     

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    Le mouvement incline maintenant vers l'adieu, celui qui, éternellement, se répète, celui que déjà le Chant de la Terre déployait dans son "Ewig" bouleversant. Le mouvement se termine en retrouvant in extremis une cadence parfaite, une résolution harmonique de toutes ses tensions. C’est donc encore une fois dans la dissolution que le mouvement s’éteint. N’était-ce pas là l’un des buts majeurs de Mahler, dissoudre son être dans le Tout, dans cette nature vue comme éternelle, par un homme que le panthéisme avait tenté bien souvent.

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    Car pour Mahler, pensée et musique ne faisaient qu’un. N’oublions pas que c’est également l’époque de Ferdinand de Saussure (1857-1913) qui affirmait, dans sa philosophie du langage que « tout message est fait de signes », c'est-à-dire que tout s’articule comme un système de relation entre les images acoustiques et les concepts. C’est ce que Mahler applique à la musique en réutilisant et en modernisant une rhétorique musicale traditionnelle qui évolue dans un contexte résolument moderne. Chaque phrase, chaque formule distille donc un sens profond qui, loin de rendre l’audition laborieuse et complexe, permet, in fine, de ressentir au plus profond de notre être l’essence de la tragédie humaine.



    Avec cet Adagio, c’est toute la tradition viennoise de la symphonie en piste depuis Haydn qui s’éteint (Richard Strauss, ne composera pas des symphonies comme Mahler et ses poèmes symphoniques sont déjà écrits. Ses ultimes œuvres, les Métamorphoses et les Quatre derniers Lieders seront le chant du cygne vers la fin des années 1940). Mais quand on y pense, on ne peut s’empêcher de s’étonner… 1911, c’est l’année de Petrouchka de Stravinsky et de la minérale 4ème symphonie de Sibelius… un autre monde !

    En reprenant pour finir la magnifique pensée de Marc Vignal, on comprend le rôle charnière et essentiel de Gustav Mahler dans l'histoire de la musique : « Prenant possession du XXème siècle, il honore le XIXème »…

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