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  • Extases...

    Toujours plongé dans le belcanto dans le cadre de mes cours d'Histoire de la musique, j'évoquais les scènes de folie qui peuplent les opéras. Le cours de ce lundi était consacré à Vincenzo Bellini (1801-1835) qui a exploité la folie sous toutes ses coutures... qu'elles soient la bascule générée par un excès de pression psychologique (Il Pirata, Les Puritains,...), le somnambulisme, explorant des comportements curieux sous l'emprise su sommeil et/ou du rêve (La Sonnambula), de la terreur ou encore la folie meurtrière, celle qui conduit au meurtre et/ou au sucide (Norma, Capuletti,...), l'exemple le plus frappant et célèbre restant la terrible scène de la folie de Lucia di Lammermoor de G. Donizetti évoquée ici il y a quelques jours. 

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    Francesco Guarino, Sainte Agathe de Catane, 1642. La patrone de Catane au pied du Vésuve, ville natale de Bellini en Sicile, a donné son nom à la cathédrale baroque la ville (reconstruite après l'éruption de 1669). Le peintre baroque nous montre la transcendance de la douleur lors du martyre de la sainte dans une attitude proche du détachement, de l'extase.

     

    Un élément fondamental réside dans les techniques vocales utilisées pour représenter la folie en musique. Elles consistent non seulement en une virtuosité absolument sidérante (changements de registres, colorature variées exigeant souplesse et précision,...) bien dans l'esprit de la transcendance romantique, mais aussi dans l'incarnation d'une forme d'extase. Le chant sublimé par le belcanto est souvent proche de l'extase, en effet. Dans les cavatines, les mouvements lents, c'est la mélodie éthérée et contemplative qui prime et fait basculer l'héroïne et ses auditeurs dans l'extase. Dans les cabalettes, mouvements vifs, c'est la virtuosité pure qui, par le fait qu'elle est exceptionnelle, dépasse ce que l'être "normal" peut réaliser. Le même phénomène accompagnait les concerts de Paganini ou de Liszt.

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    Gustave Courbet, La somnambule.

    Ces extases n'ont évidemment pas été inventées par les Romantiques. On se souviendra de la scène de la folie dans Platée de Rameau, de la folie d'Alcina chez Haendel ou encore de la Reine de la Nuit chez Mozart. Mais ce qui est plus intéressant, c'est que folie, onirisme extase et mysticisme peuvent facilement fusionner dans une ambiguïté toute sensuelle. C'est sans doute la troublante extase de Sainte Thérèse du Bernin qui s'impose comme l'un des chefs-d'oeuvre absolus d'une nouvelle esthétique baroque où les passions sont au premier plan. Je me disais, en observant ses multiples ramifications, que l’extase était un état bien étrange certes, et qu'il pouvait regrouper des idées bien différentes les unes des autres dont le point commun s'apparente à la psychologie et à la sensualité au sens large. 

     

    Scène de folie/somnambulisme, air d'Amina (La Sonnambula de V. Bellini)

    On peut être en extase devant quelqu’un, devant un paysage, une œuvre d’art, une représentation sacrée… ou, tout simplement dans l’isolement, après avoir créé un état intérieur contemplatif. Et on connaît des extases célèbres, de celles qui doivent s’écrire avec un « E » majuscule… et qui passent pour être de nature sacrée.

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    Guido Reni, Marie-Madeleine en extase au pied de la Croix (1628-29)



    Mais que nous dit le dictionnaire à ce sujet ? L’extase est un état particulier dans lequel une personne, se trouvant comme transportée hors d'elle-même, est soustraite aux modalités du monde sensible en découvrant par une sorte d'illumination certaines révélations du monde intelligible, ou en participant à l'expérience d'une identification, d'une union avec une réalité transcendante, essentielle. On dit encore qu’elle est un état particulier d'une personne en union intime avec la divinité; élan religieux, transport mystique.

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    Le Caravage, Madeleine en extase, 1612

    Par analogie, le terme peut désigner un enchantement, un ravissement d’admiration ou de joie. Dans le domaine psychologique, l’extase s’apparente à un sentiment intense et ineffable paraissant corresponde à une joie indicible teintée d’angoisse qui plonge le sujet dans une immobilité presque complète.  (http://www.cnrtl.fr/definition/extase)

     

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    Le Bernin, L'Extase de Sainte Thérèse ou La transfiguration de Sainte Thérèse ou encore La Transverbération de Sainte Thérèse, Chapelle Cornaro de l'église Santa Maria Della Vittoria à Rome (1652)

     

    Saint Paul la décrit encore comme ceci: « Je connais un homme en Christ, qui fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu'au troisième ciel (si ce fut dans son corps je ne sais, si ce fut hors de son corps je ne sais, Dieu le sait). Et je sais que cet homme (si ce fut dans son corps ou sans son corps je ne sais, Dieu le sait) fut enlevé dans le paradis, et qu'il entendit des paroles merveilleuses qu'il n'est pas permis à un homme d'exprimer. » — 2Cor 12 :2-4

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    Giovanni Bellini 1430-1516 Saint François en extase.



    On le voit, l’extase regroupe pas mal de concepts différents. Mais le point commun est l’état d’abandon qui s’apparente d’ailleurs bien souvent à l’orgasme. Qui n’a jamais pensé à l’extase sexuelle en observant ces œuvres pourtant bien sacrées que sont, par exemple, les représentations de la Marie Madeleine au pied de la Croix de Guido Reni, ou, mieux encore, celle de Sainte Thérèse d’Avila ou de l’Enlèvement de Proserpine dans les célèbres compositions sculpturales baroques du Bernin.

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    Détail de L'Extase de Sainte Thérèse du Bernin.



    Il existe bien une mystique de la chair où l’érotisme est bien présent. Mais on pourrait tout aussi bien parler de transfiguration (c’est d’ailleurs le titre que Le Bernin avait donné à sa Thérèse d’Avila). La transfiguration n’est d’ailleurs pas incompatible avec l’extase sexuelle.  C’est bien là que l’extase devient le résultat d’un parcours initiatique, parfois fulgurant, parfois long à se réaliser.

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    Léon Coignet, Le Massacre des Innocents, détail, 1824.

    Et il touche toutes les spiritualités, toutes les philosophies. Pas surprenant donc que les artistes de toutes les disciplines aient cherché à en transmettre l’essence… Après les quelques exemples picturaux, en voici quelques extases poétiques et musicales sans aucune volonté d'organisation et en vrac, seulement pour le plaisir de... l'extase.

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    Émile Signol, La Folie de la Fiancée de Lammermoor, 1850

     

     

     

     



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