edwin fischer

  • Considérations…



    Si une bonne part de la Belgique mélomane vit au rythme des finales du Concours musical International Reine Élisabeth de Belgique consacré cette année au violon, je crois qu’il n’est pas inutile de rappeler, au moment où l’on met l’accent sur la compétition et où l’on croit pouvoir juger de la pertinence de l’un ou de l’autre finaliste, que quoiqu’il arrive, la fonction de l’artiste musicien est d’exprimer l’essence d’une œuvre, d’un message laissé par un compositeur. Le but de la musique n’est pas, comme on le croit encore trop souvent, de vanter un ego surdimensionné par un narcissisme du jeu (même si le narcissisme sonore fait parfois partie du discours musical) ou un mise en évidence de facultés purement acrobatiques spectaculaires (qui parfois cependant sont à l'avant plan de la pièce à jouer), mais de devenir le véritable catalyseur de l’œuvre.

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    Qu’on me comprenne bien, il ne s’agit pas de refuser l’interprétation personnelle, bien au contraire, mais cette dernière, véritable reflet de notre expérience de vie doit se mettre au service de l’œuvre. Rien de tel, pour s’en rappeler et surtout s’en convaincre, que d’écouter un grand maître de la musique, le pianiste Edwin Fischer qui s’adressait ainsi en 1937 à de jeunes musiciens venus le rencontrer dans le cadre d’un cours d’interprétation.

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    « Pour nous consacrer ensemble aux œuvres des grands maîtres, c’est avec intention que nous avons choisi cette calme maison, cette gentilhommière, loin de l’agitation des villes, et que vous ne pouvez atteindre que par un bon quart d’heure de marche. Privés de lumière artificielle, d’auto, de téléphone, entourés de la nature seule, j’espère que vous avez déjà abandonné en route vos inquiétudes, vos soucis de tous les jours, tout cela, qui est trop matériel. Familiers déjà des arbres, des nuages et du vent, vous êtes préparés à vous approcher de ces œuvres. Il ne s’agit pas en effet de vous apprendre rapidement quelques morceaux… Je ne prétends à rien d’autre et à rien de moins qu’à vous entrainer loin du piano pour vous ramener à vous-même.

    En ces temps de technique et de mécanique perfectionnées, un morceau de piano qui ne serait que « bien joué » (au sens purement pianistique de l’expression) n’aurait plus aucune valeur. Seul un art vécu par l’intérieur et auquel votre personnalité prend une part créatrice, reste intéressant, efficace et constructif. Il faut donc vous atteindre et vous retrouver vous-même.

    Pour y parvenir, ceux qui ne l’ont pas su auparavant doivent mourir de cette mort qui est sacrifice de toute vanité, doivent abandonner ce qu’ils ont appris : le faux et le « postiche ».

    Ensuite, tel un chercheur, il vous faut descendre dans les tréfonds obscurs de votre être intime et retrouver les lieux de votre enfance. Prêtez l’oreille aux bruissements de vos désirs et de vos nostalgies, redevenez naturels et authentiques comme l’enfant, l’arbre et la fleur ; ressentez librement la plénitude de la vie. Enfin, lorsque vous aurez trouvé la paix, lorsque vous vénérerez ce dieu en vous, que vous appuierez votre oreille contre la rocaille primitive pour écouter le son mystérieux qui traverse les mondes, - ce dieu fera jaillir de votre être intime et de votre essence le feu sacré de l’imagination.

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    Les douze finalistes de la session violon du CMIREB 2012.



    Si alors tu deviens humble et fort tout à la fois, tu contempleras le paysage de ton être le plus intime, et l’essence des choses : tu auras la notion de la force, de la grandeur, de la beauté, de la douceur et de la transfiguration, et aussi de la souffrance. Lorsque tu auras assumé ces archétypes, vivifie tes actes, ton art, par l’influx de tes forces et façonne tout, ensuite, au gré de ton imagination. L’image de ta beauté, de ta grandeur, de ton amour et de ta tristesse, celle aussi de ton espérance et de ta joie s’épanouira magnifique et féconde. Tu deviendras créateur…

    À ses meilleures heures, l’homme qui crée est d’essence divine. S’il ne t’est pas donné de transposer le monde intérieur de tes représentations par des créations originales, il reste toutefois les œuvres des grands maîtres. Elles sont pareilles à des vases prêts à capter tes influx. Ces magnifiques monuments peuvent être l’autre moitié de ta vie. Éteins-les, vivifie-les, sans leur faire violence ! Ennoblis-toi, grandis à leur contact, et prête à ces visions d’un royaume pressenti la force et la chaleur de ta vie.

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    Cependant ce monde pressenti, spirituel, a besoin des réalités d’ici-bas pour se manifester. Et même s’il est vrai que nous utilisons pour notre art la matière la plus spirituelle qu’il se peut concevoir, celle qui n’est déjà plus liée à cette terre (la vibration), elle aussi, cependant, doit être formée et travaillée. Le chemin est long qui va de l’archétype à travers l’âme, le physique de l’interprète et l’instrument, jusqu’à l’œuvre musicale, - il se perd quelque chose à chacune des stations de ce chemin de croix, une parcelle seulement de l’archétype finit par se réaliser.

    Si je puis vous aider sur cette route, je le ferai volontiers, afin que, de l’œuvre et de votre personnalité tout ensemble, surgisse ce quelque chose de nouveau par quoi resplendira, en force et en pureté, l’Éternel, pour quoi seul il vaut la peine de vivre ». Edwin Fischer, Considérations sur la musique, Éditions du coudrier, Paris, 1951, pp. 9-12.

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    Si le propos du grand pianiste témoigne d’une mise en forme romantique, les idées qu’il véhicule restent d’actualité et les jeunes musiciens feraient bien d’en prendre de la graine car c’est là que l’art possède sa valeur. Dans le cadre d’un concours, il ne faut pas se voiler la face, le chemin à parcourir par chaque candidat est énorme. Tous ne sont pas à la même station et ce n’est pas une question d’âge, de taille, de sexe ou de nationalité. Certains sont à coup sûr sur la bonne voie, d’autres s’égarent, on sent le potentiel non encore abouti des uns et le besoin d’une indispensable prise de conscience des autres…

    Ce n’est pas à nous de juger, certes, c’est l’affaire des membres du jury… en espérant qu’eux même ont bien parcouru ce chemin (qui, du reste, ne s’achève jamais) et qu’ils ne sont pas aveuglés par leur propre vision, leur propre ego. Quant à nous, il nous faut garder toute modestie et, tout en écoutant avec bienveillance le propos de chaque candidat, nous devons tenter de comprendre son langage et de vibrer avec lui… ce n’est pas si facile, mais c’est un acte déjà si humain… !


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