ein deutsches requiem

  • Brahms au printemps… ! (2)

     

    N’ayant malheureusement pas eu l’occasion d’assister à la séance commentée « Dessous des Quartes » consacrée à la troisième symphonie de Brahms par Jean-Pierre Rousseau et Louis Langrée jeudi soir en ouverture du Festival Brahms de l’OPL, je me console en vous livrant quelques réflexions concernant la pensée et le style du compositeur dans une œuvre majeure, Ein Deutsches Requiem.

     

    L’œuvre sera jouée lors du fabuleux week-end consacré à quelques œuvres de première envergue sur lesquelles je reviendrai plus tard. Dans le premier article que je consacrais à Brahms il y a quelques jours, je voulais mettre en évidence l’aspect particulier de la rhétorique du compositeur. Aujourd’hui, j’aimerais bousculer quelques idées reçues le concernant.

     

    D’abord, quelques éléments historiques concernant la genèse de l’œuvre. Les rapports entre Brahms et la famille Schumann ont beaucoup fait jaser. Il semble cependant qu’autant Robert Schumann que Johannes Brahms éprouvaient l’un pour l’autre une considération qui n’avait d’égale que leur sincère amitié. Schumann avait d’ailleurs annoncé le talent choral de son cadet en 1853 par ces mots : « S’il plonge sa baguette magique dans le gouffre où les masses du chœur et de l’orchestre lui prêtent leur puissance, nous pouvons nous attendre à des aperçus plus merveilleux encore des mystères du monde des esprits ».

     

    Le requiem est une œuvre gigantesque sans comparaison dans la production de Brahms. Il connut une longue gestation entre les premières réalisations de 1854 et sa concrétisation ultime en 1868. Il semble que la marche funèbre qui occupe aujourd’hui la deuxième section de l’ensemble soit née de la tentative de suicide de Schumann en 1854. Mais c’est sans doute à la suite du décès de sa mère en 1866 que le projet a été mené à terme avec la formidable fugue du n°3. Après la création de l’œuvre, le compositeur ajoutera encore un mouvement pour soprano solo occupant aujourd’hui la cinquième place et dispensant un message consolateur.

     

    Si le requiem est en partie lié à des événements biographiques, il est aussi et surtout la vision du monde d’un homme penché sur une réflexion existentielle. Par son titre, elle semble correspondre à la légendaire gravité qu’on attribue au compositeur dans sa célèbre réplique : « Je n’ai pas besoin de vous dire qu’intérieurement, je ne ris jamais… » ! Ce genre de propos pourrait nous laisser croire que le bonhomme était sombre, continuellement morose. C’est faux et le requiem nous le dit.


     Brahms en 1853

    Quelques particularités doivent attirer notre attention. La pièce s’écarte de l’office des morts habituel dans le cadre de la musique religieuse. Ce n’est pas une messe, c’est une pièce de concert. Elle est complètement rédigée en allemand et pas en latin. Les textes provenant des psaumes, des prophètes et des évangiles sont agencés de manière à donner un parcours psychologique particulier centré plus sur la consolation de l’être en deuil que sur le défunt lui-même. C’est conforme à l’esprit romantique qui place la réflexion sur l’individu face à la mort. L’effectif est, de manière lointaine, celui de l’oratorio et pourrait à la rigueur se rattacher à la cantate funèbre baroque (Actus Tragicus de Bach) remise au goût du jour par Mendelssohn et Schumann. Enfin, Brahms insiste sur « Ein », qui souligne que l’œuvre est une vision toute personnelle de la mort. Ceci est forcément en accord avec une pensée protestante, par opposition à l’idée catholique centrant le contenu en une prière pour le défunt et à la gloire de Dieu. La crainte du Jugement dernier semble s’estomper pour laisser place à une croyance en la bonté de Dieu.

     

    Mais la vision de la divinité a radicalement changé dans le courant du XIXème siècle. Elle s’est dématérialisée, laissant une place de plus en plus grande à la « divinité » de la nature toute entière, le panthéisme. Dieu est partout et tout dans l’univers. L’homme participant à ce dernier doit forcément naître, vivre et grandir comme la fleur, faner et mourir pour retourner à la terre et participer à nouveau au cycle de la nature. Nous le constatons, le programme spirituel est moins sombre qu’on aurait pu le croire et la musique l’illustre avec finesse.


     Ein Deutsches Requiem, Autographe

    Il est impossible de tout analyser dans ce cadre, mais quelques exemples tirés des deux premiers mouvements peuvent nous en convaincre. Toutes les phrases du premier poème sont articulées en deux phases. La première est sombre et souligne la tristesse. Elle est complétée par un message d’espoir : « Bienheureux ceux qui seront dans l’affliction, car ce sont eux qui seront consolés ».

     

    L’introduction orchestrale déploie déjà une rhétorique forte. La tonalité de fa majeur qui la tend n’est pas tragique, c’est celle de la pastorale de Noël, celle aussi de la symphonie « pastorale » de Beethoven. Même si on ne s’en rend pas compte tout de suite, la naissance et la vie sont proches de la nature et de son cycle. Pendant que les cors tiennent un long fa intemporel, les basses laissent s’écouler le temps en une pédale régulière et immuable, le temps de la vie. Par-dessus, se dessine un motif ambigu qui semble, dans sa lente imitation aux cordes (tout le mouvement se joue sans les violons) déployer un motif basé sur la douceur, certes sombre et triste, mais bien vivant. Entre ces extrêmes, les seconds violoncelles déploient une séquence chromatique descendante, une Catabase, symbole depuis toujours de la mort. La fin de la phrase déploie enfin des frottements harmoniques qui génèrent une sensation d’errance proche d’un sentiment de quête dans la douleur. Tous ces motifs sont donc chargés d’une sémantique profonde et originale mettant en scène la tragédie humaine du temps mortifère, de la vie, de la quête de réponse et de la nature.


     Brahms Requiem

    Avec accablement, mais toujours en douceur, le chœur entre sur les premiers mots. Surgit alors de l’âme de l’homme un nouveau motif ascendant du hautbois repris par les chanteurs. C’est la personnification de l’espoir qui sonne magnifiquement et qu’il ne faut pas alourdir. Enfin, de petites séquences descendantes rappellent les larmes avant que dans, un jeu polyphonique remarquable et une activité rythmique presque jubilatoire, le message de joie soit enfin délivré. Non, la musique de Brahms n’est pas lourde. L’aération doit être toujours présente et vivifier la partition pour transmettre cet optimisme dans l’adversité.

     

    Vous me direz sans doute que la marche funèbre qui occupe la deuxième place dans ce requiem est pourtant bien sombre et pesante. A première vue, c’est vrai, mais l’analyse de sa structure nous amène aux mêmes conclusions que ci-dessus. Les deux tiers de la pièce sont animés par un texte de même stature : « Car toute la chair est comme l’herbe, et toute la gloire de l’homme comme la fleur de l’herbe : l’herbe sèche et sa fleur tombe ».

     

    Deux pôles semblent s’imposer d’emblée dans la musique. Le rythme de la marche, ponctuée par les timbales qui laissent entrevoir le motif du destin à l’image de cette première strophe du poème et la mélodie résolument descendante et pointé, en un mot, profondément funèbre. Toutes les doublures de cette mélodie aux divers instruments ne doivent pas alourdir l’orchestre, mais rechercher une alchimie sonore nouvelle, un timbre inouï. A l’issue de cette première séquence, le mouvement s’inverse et les cordes et certains bois, en un motif de quatre sons tirés du destin, semblent revenir à la vie comme le mort renaît de la terre avec la nature. Superbe image toute pleine d’espoir. La mort se présente donc comme une étape s’inscrivant dans un cycle plus large. Quand le chœur fait son entré, il est presque immobile. Il scande des paroles, puis lui aussi semble s’élever plein d’espoir. La pièce se déroule comme un grand scherzo avec, en son centre, un chœur remarquable, presque naïf dans son évidence. Soudain, dans les régions du nombre d’or, tout s’arrête et le chœur proclame : « Mais la parole du Seigneur demeure éternellement ». L’orchestre en frémit. On entend presque le Beethoven de l’Hymne à la joie. Cette phrase est décisive. Elle proclame l’éternité de la divine Parole en opposition au temps de l’homme du scherzo. S’ensuit une jubilation extraordinaire qui ne se démentira que pour souligner les peines, elles-mêmes compensées par les exclamations de joie. Passage des ténèbres à la lumière, passage du temps des mortels à l’éternité divine… !

     

    Je pourrais continuer le parcours jusqu’à la fin de l’œuvre. Vous imaginez la taille de l’article… ! Mais qu’on ne vienne plus me dire que Brahms est sombre, qu’on ne vienne plus soutenir que sa musique est lourde, qu’on ne prononce plus cette injuste sentence d’une musique qui n’exprime rien de précis. Ein Deutsches Requiem est la preuve de la vitalité de Brahms, de son attachement à la vie et de la saine réflexion sur son rôle dans l’univers. Nous verrons bientôt que ce style d’écriture ne se dément pas dans d’autres domaines de sa création. A suivre… !

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