emotion

  • Générer l'émotion!

     

    Au moment où toutes les activités musicales redémarrent et que la saison des concerts se met tout doucement en marche, pour notre plus grande joie, il n'est pas inutile de redire quelques mots sur ce statut si particulier de cet étrange métier qu'est celui de l'interprète.. sans qui nous n'aurions sans doute pas les mêmes bonheurs musicaux, et  et de l'interprétation d'une oeuvre...! Car nous faisons (trop) souvent des comparaisons entre les interprétations lors d'un concert et celles qui sont figées sur un enregistrement (qui sont d'ailleurs parfois des prises de concert).

    Quelques réflexions sur cet aspect moderne de l’écoute musicale me semblent d'actualité dans une époque où tout semble à portée de main. Et il faut bien dire que ce fut longtemps une bonne part de mes activités, de comparer, d’assimiler, sans vouloir tenir compte de l'avis des critiques diverses, et, in fine, de rendre compte aux mélomanes de mon avis sur la question sans imposer telle ou telle vision. Car ce qui compte, c'est d’écouter et d’apprendre à connaître l'auditeur lui-même pour tenter de lui proposer ce qui lui convient... pas ce qui standardise en faisant semblant de convenir à tous! Je marque en même temps le coup en me souvenant qu'à quelques jours près, il y a déjà trois ans que j'ai quitté mon poste à la Fnac pour me tourner, plus encore vers la transmission de la musique.

     

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    Et puis, comme rien ne vaut la remise en question perpétuelle, celle qui ne témoigne pas de notre instabilité, mais de notre conscience que rien n’est jamais acquis, il faut encore remettre l’ouvrage sur le métier pour espérer progresser un peu. Car il est évident que la question de l’interprétation est aussi ancienne que la musique elle-même. Et même si nous avons fort peu de traces des anciennes interprétations, non fixées sur un support et théorisées de manière trop systématique par les traités pour pouvoir discerner un tant soit peu de nuances, il est clair que toute pratique musicale a pour but de laisser sur l’auditeur une impression tout autant profonde que durable. Le mythe d’Orphée, au-delà de tout le fatras philosophique qu’il draine en est une illustration archétypale. Jeu magique, envoûtant au point de charmer les dieux… et presque la mort même ! Interprétation parfaite s’il en est qui ne devait pas manquer de marquer l’âme de celui qui l’entendait… et l’écoutait.

    Pourtant si Orphée et ses successeurs, les dieux actuels de la scène, atteignent un tel but, c’est à force de travail, en tâtonnant, en avançant à petits pas sur le chemin long et incertain de la compréhension du discours musical. Et les surdoués en la matière font non seulement figure d’oiseau rare, mais surtout comprennent vite que le don n’est pas tout. Travail, modestie, persévérance… voilà les maîtres mots. Termes qui sous-entendent parfois bien plus comme la souffrance, l’abnégation, le découragement passager. Parcours initiatique qui apprend à l’être qui le suit inlassablement à aimer absolument, à communiquer justement. Combien de renoncements ?

    Les carrières des grands interprètes nous semblent parfois relever du conte de fées. Parcourir le monde, dévoiler son message musical, recevoir applaudissements et succès… Amour, gloire et beauté ? C’est parfois là un aspect bien séduisant pour le public mais qui n’est rien si en-dessous ne se cache tout le « travail » inlassable et continu. Et même à l’instant de grâce… qui l’est plus souvent pour l’auditeur que pour l’interprète, succède la remise en cause, l’auto examen, la rude et impitoyable critique. La perfection tant désirée, la symbiose tant espérée est denrée rare et les plus grands vous le diront en toute modestie : elle est imprévisible et ne se dévoile qu’au moment de l’exécution.

    Si un tel régime dissuade beaucoup de candidats, ceux qui persévèrent coûte que coûte, même sans cette perfection tant désirée, ne voudraient pour rien au monde changer de métier. Alchimie secrète entre talent et travail, don et apprentissage, assimilation et connaissance, capacité à exprimer et à sentir, l’émotion est une donnée essentielle de l’art du musicien. Quoi que les différentes époques et individus n’aient pas envisagé les choses par le même angle, l’émotion à entretenir tantôt et à exclure parfois est un point crucial  et longuement débattu. En témoigne ces deux citations : La première, de Carl Philipp Emmanuel Bach qui dit que « un musicien ne peut émouvoir les autres s’il n’est ému lui-même ; il est nécessaire qu’il ressente lui-même les effets qu’il désire provoquer dans son auditoire ». On comprend parfaitement le propos et on est, évidemment prêt à le suivre. Mais dès qu’on se projette dans le temps et qu’on lit Feruccio Busoni, on ne peut s’empêcher de douter : « Si un artiste veut émouvoir les autres, il ne doit pas être ému lui-même, sans quoi il perdra le contrôle de sa technique au moment vital ». On le comprend aussi.

     

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    Leonard Bernstein dirigeant la Deuxième Symphonie de G. Mahler à Tangelwood en 1972.

     

    Paradoxales d’apparence, ces visions sont pourtant complémentaires. Toutes les deux ont raison. C’est que l’émotion et son absence ne se produisent pas au même moment... et ne sont pas de même nature. L’émotion du premier réside dans l’approche de l’œuvre qui se déroule dans tout le processus d’interprétation. Comprendre le propos, c’est résonner à lui, c’est être ému par lui. Le faire sien, c’est transposer une part de ses propres émotions aux nôtres. Mais l’émotion mal canalisée, celle qui peut vous submerger est aussi néfaste que son absence totale. Là Busoni a raison la perte du contrôle qui est souvent associée à l’émotion (surtout dans la vie de tous les jours) entraine le musicien vers la catastrophe. Si Orphée se met à pleurer réellement à chaque fois qu’il doit chanter sa perte d’Eurydice… il n’y arrivera pas.

    Et pourtant son chant nous touche, il nous émeut. N’est-il pas ému ? Bien sûr que si, mais il a appris à canaliser cette émotion et à la retourner à son avantage. C’est un peu comme le trac. Vous l’avez, il vous paralyse et vous êtes incapables de faire quoi que ce soit. À l’inverse, vous l’avez, vous le maîtrisez et… il vous stimule, il vous incite à vous transcender. Si à l’inverse vous n’avez aucun trac, cela risque bien de jouer en votre défaveur… ! L’émotion est du même ordre. Elle doit être canalisée et atteindre sa cible, l’auditeur. Plus l’émotion de l’artiste sera sincère et maîtrisée, plus elle sera efficace. Elle laissera alors place à cette magie inestimable qu’est l’interprétation vraie et sincère, celle qu’on rêve pour tous les artistes et tous les concerts. Utopie hélas, elle est d’autant plus précieuse.

    Alors une bonne part de la difficulté à comparer des enregistrements me semble lié à ces paramètres là, en grande partie. L’émotion d’un moment n’est pas celle de l’autre. Les circonstances qui font un moment émouvant ne sont pas reproductibles à l’infini. On constate souvent cela des prises de concert. Le soir même, tout le monde est d’accord pour vanter la magie de l’instant, la force de l’interprétation et l’achèvement de la vision des artistes. Et puis on réécoute et la magie n’est plus là… souvent. On décèle des imperfections, des parasites, entraves à l’écoute du concert. On finit par ne plus entendre que cela. La magie de l’instant ne devrait pas toujours être fixée. Et c’est pareil pour certains enregistrements de studio qui finissent par agacer par trop de perfection ou trop de négligence.

     

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    La jeune et exceptionnelle violoniste Julia Fischer, qui a prouvé maintes fois son talent hors normes (elle joue presqu'aussi bien du piano que du violon!) est l'incarnation de cette gloire et beauté qui fait envie à de nombreux mélomanes. Ils ne mesurent sans doute pas la masse de travail, la détermination et l'abnégation qui sont derrière cette image superficielle et sublime entretenue par ses agents et ses commerciaux.

     

    Mais inversement, certaines interprétations sont impérissables et vous les retrouvez avec un plaisir sans cesse renouvelé. Elles ne sont pas parfaites, sans doute (la perfection existe-t-elle?), mais elles déploient une émotion intemporelle, elles vont au cœur de l’œuvre avec tant de vérité, d’honnêteté et de clairvoyance qu’elles vous secouent, vous font à chaque fois sentir l’évidence… évidence de la phrase, de la structure, de l’orchestration, des tempi, des nuances. Là le miracle se produit… à chaque fois. La question est de savoir si l’interprétation est vraiment supérieure ou si elle correspond plus qu’une autre à ce que nous sommes.

    Et pour le mélomane, tout l’intérêt de la comparaison se trouve là… chercher dans les divers éclairages celui qui lui convient le mieux. Dans la masse souvent énorme des enregistrements, ce n’est pas chose aisée et, finalement, avec ou sans, c’est toujours une question d’émotion. Là se trouve l’un des secrets de la musique.

     
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