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  • À Brigitte Engerer



    Je n’avais malheureusement pas l’occasion d’assister au concert en hommage à Brigitte Engerer (1952-2012) qui se donnait hier à la Salle philharmonique de Liège au moment où elle aurait dû s'y produire. Mais à défaut d’un magnifique concert, j’ai réécouté l’un de ses derniers… et de ses plus émouvants enregistrements, les superbes Harmonies poétiques et religieuses de Franz Liszt, un cd gravé à la Ferme de Villefavard en avril 2010 et publié chez MIRARE… un indispensable !

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    « Il y a des âmes méditatives que la solitude et la contemplation élèvent invinciblement vers les idées infinies, c'est-à-dire vers la religion ; toutes leurs pensées se convertissent en enthousiasme et en prière, toute leur existence est un hymne muet à la Divinité et à l’espérance. Elles cherchent en elles-mêmes et dans la création qui les environne des degrés pour monter à Dieu, des expressions et des images pour se le révéler à elles-mêmes, pour se révéler à lui : puissé-je leur en prêter quelques-unes !

    Il y a des cœurs brisés par la douleur, refoulés par le monde, qui se réfugient dans le monde de leur pensées, dans la solitude de leur âme pour pleurer, pour attendre ou pour adorer ; puissent-ils se laisser visiter par une Muse solitaire comme eux, trouver une sympathie dans ses accords, et dire quelques fois en l’écoutant : nous prions avec tes paroles, nous pleurons avec tes larmes, nous invoquons avec tes chants » (Alphonse Lamartine, en préface à ses Harmonies poétiques et religieuses, 1830).

    Le choix d’un tel répertoire n’est jamais anodin. Je ne connais absolument pas les convictions spirituelles qu’avait Brigitte Engerer, mais je connais parfaitement celles de Franz Liszt. Et même si certains ont voulu faire de lui un bigot qui, une fois usé par l’âge, avait désiré entrer dans les ordres et devenir abbé, ils oublient que, dès sa plus tendre enfance, le compositeur avait hésité entre la musique et la religion. Son père lui avait d’ailleurs déclaré avec véhémence qu’il « appartenait à l’art, non à l’Église ». Qu’à cela ne tienne, la musique et la pensée de Liszt seront toujours remplies de cette spiritualité, de cette quête existentielle si bien résumée par les Harmonie poétiques et religieuses présentes sur cet enregistrement.

    Qu’on ne s’y trompe pas, la virtuosité, la foi, l’amour et l’expression d’une suspension du temps ont toujours été très liés chez Liszt. À une époque où la virtuosité transcendante faisait les beaux jours des salles de concerts et où les grands interprètes se donnaient le sentiment d’absolu en exécutant des pièces défiant les possibilités humaines, Franz Liszt avait compris qu’une des clés de la liberté de l’homme se trouvait dans le dépassement de lui-même. Ne sont-ce d’ailleurs pas les Études d’exécution transcendante qui révèlent le mieux cet étrange mécanisme, celle d’une sorte de mysticisme de la virtuosité ? Mais attention, virtuosité chez Liszt ne signifie nullement superficialité. La transcendance est mise au service de l’expression et de la profondeur. Ces Harmonies poétiques sont d’une virtuosité exceptionnelle qui touche à cette même transcendance en l’assimilant au sentiment spirituel et religieux. Transcender la matière, pour Liszt, c’est se rapprocher de Dieu, non pas en une démarche démonstrative et prétentieuse, mais au contraire, dans une contemplation merveilleuse et mystique, n’est-ce pas là le propos même de la préface de Lamartine ?

    Franz LISZT
    Rêve d'Amour
    Harmonies poétiques et religieuses (extraits)
    - Bénédiction de Dieu dans la solitude
    - Funérailles
    - Cantique d'Amour
    par Brigitte Engerer, piano
    5e Festival des Pianissimes
    Samedi 5 juin 2010
    Saint-Germain-au-Mont-d'Or

     


    Mais ce n’est pas tout. Comment, en effet, ne pas reconnaître dans cette forme musicale et dans le langage de Liszt, une propension à l’amour ? Qu’on regarde vers les sonnets de Pétrarque ou vers Gretchen de la Symphonie Faust, qu’on veuille bien examiner le Cantique d’amour, ici présent, où analyser la fascination que le compositeur éprouvait pour le Parsifal de Wagner et on comprendra bien vite que cette vision de l’amour n’est pas celle du « coureur de jupons » trop souvent véhiculée, elle aussi ! Un dicton ne dit-il pas à son sujet : « Quand il n’a plus pu… il a cru » ?

    C’est pourtant la vision d’un amour spirituel, absolu, profondément empathique, clé de bon nombre de pensées religieuses qui anime notre pianiste. Sa conception de l’amour dépasse ses aspects charnels et atteint bien souvent une dimension platonique. Et ce n’est pas surprenant que Dante et Pétrarque inspirèrent si souvent Franz Liszt. Il y trouvait cette notion de bascule vers l’éternité. L’Amour n’est-il justement pas le véhicule de l’Homme ? Atteindre l’Éternité ne peut se faire, dans l’esprit de Liszt que par cette ultime bonté qui est l’amour suprême. C’est également l’une des clés de bon nombre des opéras romantiques où les notions de rédemption par l' amour dans la mort permettent de sublimer l'Être.



    Et les commentateurs l’ont souvent affirmé avec surprise : Liszt était un homme bon, un véritable altruiste. Il aidait les nécessiteux, il rendait service à tous, il diffusait ses collègues et les respectait profondément. Nous n’aurions aucune peine à trouver chez les artistes du temps exactement l’inverse du comportement de Liszt. Cet homme humble, malgré un certain côté démonstratif, était très sensible à l’idée de la mort dont il cherchait les raisons. Sa musique l’évoque si souvent… Retrouvant, avec l’âge, ses moteurs de l’enfance, Liszt s’est retiré du monde pour méditer profondément. Son style, rempli alors de l’intemporalité de Palestrina (écoutez la superbe Missa choralis, trop ignorée) se dématérialise… atteint à l’absence de temps, ses dernières pièces en témoignent.

    On en a parfois évoqué l’aspect « sans tonalité » comme un modernisme annonçant le XXème siècle. Sans doute ! Pourtant la dématérialisation de sa pensée contemplative ne peut trouver sa juste expression que dans l’abolissement des rapports harmoniques de la musique tonale. Donner un accord dissonant amené à se résoudre sur une consonance, c’est accepter le temps, la cause (la dissonance) et l’effet (le retour à la consonance), soit la notion de passé, présent et futur. Abolir le temps en musique, c’est proposer des harmonies autonomes, non appellatives, sans rapport temporel les unes par rapport aux autres. Écoutez ces derniers arpèges de ces Nuages gris… hors du temps, ne se raccrochant plus à rien… n’est-ce pas là la clé de l’intemporalité musicale ?



    Alors, pour en revenir à Brigitte Engerer, je ne sais pas si le choix de ce qui allait devenir son dernier album solo, était lié à une conscience de la mort prochaine et d’une véritable perception spirituelle de celle-ci. Peut-être que mon imagination se déclenche sur un fantasme, sur ma propre vision de la mort... ou sur celle de Franz Liszt, mainte fois étudiée… Pourtant son jeu est bouleversant, rempli d’une parfaite compréhension et d’une maîtrise parfaite de tous les moyens expressifs et virtuoses. Et puis, la pochette du cd est évocatrice (même s’il faut se méfier de ce genre de considérations). Brigitte Engerer ne me semblait pas femme à poser dans des conditions qui ne lui ressemblaient pas. Alors, la mise en scène, les fresques sacrées en arrière plan, la croix autour du cou, l’étrange regard rempli de mélancolie, ce sourire émouvant… et puis cette photo, à l’intérieur du livret, mains jointes, le regard dirigé vers le haut… à droite… tout un symbole ! Comment ne pas voir là, à travers la simplicité qu’elle incarne avec tant d’apparente vérité, l’expression ultime de son être ?… Bouleversant !

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    En tous cas, ce dernier témoignage déploie une extraordinaire force, loin des lugubres sentiments funèbres et sombres pressentiments. Il émane de ce cd une véritable lumière… et souvent même une joie sincère. Puissent-t-elles l’accompagner là où désormais elle est…

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