euryanthe

  • Romantique et méconnu!



    Parmi les compositeurs qui ont déclenché le mouvement romantique dans les pays germaniques, on ne cite pas assez Carl Maria von Weber (1786-1826) qui reste, pour une bonne part complètement méconnu des mélomanes. Un petit billet pour lui rendre justice n’est pas de trop.

     

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    C.M. Weber par Ferdinand Schimon en 1825



    Exact contemporain de Beethoven et Schubert avec qui il partage le renouveau de la musique allemande après Haydn et Mozart, il va réussir là où ses collègues se sont cassé les dents, dans l’opéra. Le Fidelio de Beethoven, avec ses grands principes utopistes et sa pourtant sublime musique orchestrale, n’avait pas rallié le public allemand à sa cause, au grand désespoir du compositeur. Quant à Schubert, il avait bien tenté un compromis entre l’opéra allemand issu du singspiel mozartien et l’art italien, mais sans grand succès. Qui se souvient encore d’Alfons und Estrella, de Claudine von Villa Bella ou de Die Verschworenen oder der häusliche Krieg (les Conjurés ou la Guerre domestique)? …Et même Fierrabras qui a pourtant bénéficié de quelques enregistrements semble avoir quasiment disparu des scènes et des faveurs du public.

    Il faut signaler à leur décharge que les italiens régnaient en maître en déployant, à travers toutes les provinces germaniques leur art du bel canto. Les grands triomphateurs de l’opéra à Vienne et dans les pays germaniques étaient les Rossini, Donizetti et Bellini dont les comédies comme les tragédies ralliaient le public le plus large dans un chant rempli de suaves émotions, de vocalises étourdissantes et d’irrésistibles mélodies parfaitement adaptées à la psychologie des héroïnes romantiques. Et même si la Flûte enchantée de Mozart avait recueilli un succès considérable dans la dernière décennie du XVIIIème siècle, l’œuvre atypique n’avait, jusqu’alors, pas encore inauguré un opéra allemand digne de ce nom.

     

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    Caspar David Friedrich (1774-1840), une des personnalités les plus importantes di romantisme pictural allemand:  Homme et femme contemplant la lune.




    C’est donc bien à Weber que l’on doit cette avancée considérable. Le succès de son Freischütz fut considérable dès sa création à Berlin en 1821. Et en effet, l’œuvre rassemblait de nombreux aspects que Beethoven et Schubert abordaient dans leur musique. En les plaçant sur la scène, Weber offrait aux spectateurs ce qu’ils attendaient. Une intrigue mettant en œuvre la nature, l’amour, le défi, les notions de double, de bien et de mal, de magie et des scènes fantastiques, voir diaboliques. Il entourait ces ingrédients de vielles légendes allemandes connues du public et offrait une musique faite à la fois de chansons populaires réelles ou imitées et de vraie musique dramatique.




    Les effets orchestraux, particulièrement saisissants dans l’ouverture, dans le final du deuxième acte (La Gorge-aux-Loups) et dans de nombreuses autres parties rendaient à l’orchestre une fonction scénique intense. Il devenait un vrai personnage qui commentait, annonçait ou rappelait les événements scéniques. Il procédait d’ailleurs en joignant des thèmes aux personnages, embryons des leitmotive wagnériens. Mais en plus, Weber savait utiliser toute son invention mélodique en proposant des airs que la rue entière reprendra comme morceau à la mode. Ainsi, le poète Heinrich Heine constate, non sans amertume que la « Couronne virginale », chanson populaire du troisième acte a envahi les rues, les écoles, les magasins et même son propre esprit : « … je suis poursuivi de l’aube à la nuit par ce chant... Mon crâne bourdonne, je n’y tiens plus … » (1822). Avouons que sa mélodie simple et répétée peut devenir envahissante et agir comme un ver musical dont on ne parvient pas à se débarrasser.

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    Le légendaire enregistrement de C. Kleiber (DGG)



    Le succès de Weber tient à cette recette miraculeuse teintée d’un génie exceptionnel. L’homme, cousin germain de Constance Weber (Madame Mozart) a débuté sa vie d’artiste dans l’instabilité générée par un père voyageur, dépensier et malhonnête. Fuyant de ville en ville les créanciers et la prison, le père Weber donne à son talentueux fils une éducation aventureuse. Puis, en héros assagi, il deviendra un compositeur d’une rare stabilité et se posera chez le Roi de Saxe comme Kapellmeister en 1816. Désormais directeur de l’Opéra de Dresde, il rendra à la ville le prestige musical exceptionnel qu’elle avait perdu depuis plusieurs décennies. Il y compose ses trois chefs d’œuvres lyriques, Der Freischütz, Euryanthe et Oberon.

    Outre le Freischütz, il faut également mentionner le Konzertstück (1821) pour piano et orchestre. Il évoque, dans un programme sous-jacent, l’amour courtois tel qu’un chevalier parti pour la Terre sainte lors des croisades parvient, à son retour, à sauver une noble dame en larmes. Argument certes plaisant aux romantiques, mais non utile à l’écoute de la pièce superbement menée, faite de longues et vibrantes mélodies soutenues par des harmonies que fantastiques que E.T.A. Hoffman n’aurait sans doute pas reniées.



    Mais Weber est un homme d’opéra et il s’intéresse désormais à un livret qui lui semble plus adapté au langage musical qu'il souhaite désormais développer : celui de Wilhelmine von Chezy, basé sur l'histoire d'Euryanthe telle que racontée au XIIIe siècle par le Roman de la violette de Gerbert de Montreuil, et les changements apportés notamment par le Décaméron de Boccace et de Cymbeline de Shakespeare. Loin des frayeurs surnaturelles du Freischütz, l'élément romantique est encore fourni par les manières chevaleresques du Moyen Âge. L’œuvre, en trois actes, peut être considérée comme le prototype du génial Lohengrin que Wagner écrira vingt ans plus tard. C'est ainsi l'un des tout premiers opéras allemands sans dialogues parlés, avec une tentative de fusion des arts. L’œuvre est créée à Vienne en octobre 1823.




    La rencontre avec le directeur de Covent Garden de Londres dans la ville d’eau de Marienbad le stimule à composer un opéra en anglais d'après Le Songe d'une nuit d'été et La Tempête de Shakespeare. De constitution fragile et atteint par la tuberculose, Weber travaille, contre l’avis de ses médecins à ce nouvel opéra qui est considéré par beaucoup comme son chef-d’œuvre : Oberon. L’œuvre est achevée à Londres en 1826 et remporte un énorme succès dès sa création à Covent Garden. Pourtant, le compositeur n’est guère satisfait du livret dans le quel les dialogues parlés abandonnés pour Euryanthe sont de nouveau présents. Il révise la partition et propose un texte en allemand. La version allemande d'Obéron sera créée de façon posthume à Leipzig le 23 décembre 1826. Plusieurs compositeurs ont tenté par la suite des adaptations ou reconstructions, parmi lesquels Gustav Mahler et Franz Liszt.

    Il dirige lui-même une bonne part des nombreuses représentations. Il ajoute à cette activité quelques récitals de piano, qu’il maîtrisait parfaitement, pour arrondir les angles financiers. Sa santé se détériore rapidement et déclenche une violente crise de phtisie qui l’emporte seulement deux mois après la création de son nouvel opéra. Tout Londres assiste à ses funérailles. Plus tard, son corps sera transporté à Dresde où Richard Wagner prononcera son oraison funèbre dans laquelle il le désigne comme son ancêtre spirituel. Le maître de Bayreuth se souviendra avec émotion du Freischütz en en réutilisant des bribes dans le fameux concours de chant de la Wartburg dans Tannhäuser.

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    Weber dirigeant Der Freischütz



    Weber est donc essentiel à la bonne compréhension du mouvement romantique allemand. Son attitude repose d’ailleurs sur le patriotisme, le goût du fantastique et du surnaturel qu’il parvient à dominer grâce à une musique d’une grande finesse. Pour ses contemporains et ses directs successeurs, il sera la voix même de l’Allemagne. Un homme à redécouvrir… absolument.

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