existence

  • La sculpture du temps

    S’il ne fait aucun doute que la musique est une métaphore du temps, nous sommes en droit de nous interroger sur les rapports qu’entretiennent les autres arts avec cette notion fugace qui conditionnent notre vie.

     

    Par son déroulement linéaire le long de cette ligne du temps (remise en question par les scientifiques), la musique comporte en effet un présent, un passé et un avenir. Elle naît, elle vie. Pas étonnant, dès lors, qu’on s’y retrouve, voir qu’on s’y mire ! la même remarque est d’ailleurs à appliquer au théâtre, à la poésie et au cinéma.

     

    Mais dans le cas des arts « immobiles » comme la peinture, la sculpture et l’architecture ? Le temps n’aurait-il aucun rôle à jouer ? La question n’est pas aussi simple à résoudre. Si nous considérons l’œuvre d’art dans son état définitif tel que nous pouvons l’observer dans un musée et sans tenir compte de l’inévitable altération que les objets subissent au cours du temps, on ressent une sorte d’immuabilité de l’œuvre picturale. Observez certaines statues de la Grèce antique classique qui semblent poser pour l’éternité.


     

     Hermes dieu antique

     

    Discobole



    Pourtant, tout l’art sculptural n’appartient pas au temps vertical, immobile et immuable. Déjà l’artiste recherche le mouvement et qui dit mouvement dit temps. Les pauses se transforment en attitudes et en gestes qui supposent donc un avant et un après l’instant choisi et fixé par l’auteur. On ne sent pas le temps couler véritablement mais on l’imagine. Le discobole de Myron (Vème Siècle ACN), reproduit ici par une copie romaine, montre non seulement la manière dont on pratiquait la discipline du lancer du disque, mais nous laisse supposer le passé de l’athlète qui s’est préparé, le présent dans son extrême concentration et sa tension musculaire ainsi que son avenir, le déploiement de toutes ses forces pour éjecter le dit disque.

     

    Si le mouvement peut s’intégrer ainsi à un art statique par essence, on comprendra mieux le souci des sculpteurs et peintres à chercher l’émancipation de la forme par rapport à la matière. Si en ce domaine, le Moyen Âge semble régresser par rapport à l’Antiquité, c’est qu’il développe une vision statique du monde voué à la contemplation divine. Avec l’humanisme et le maniérisme qui caractérise la fin de la Renaissance, le retour à l’antique retrouve le besoin de mouvement. Ce sont désormais les fluctuations de l’âme qui génèrent le mouvement. Pensez aux formes hautement mouvantes des madrigaux de Marenzio, Monteverdi et Gesualdo dans la musique rhétorique. La musculature en plein travail est non seulement un gage que le mouvement existe, mais qu’il représente un effort expressif intense. Plus de mouvement sans émotion, plus de geste sans sa projection dans le temps.


     

    Pieta de Michel Ange

    03. Apollon et Daphné Le Bernin

    Michel Ange, Pietà et Le Bernin, Apollon et Daphné


     

    Le Christ mort, dans les bras de sa mère, suppose le passé, la crucifixion et la descente de Croix, montre le présent éphémère dans la souffrance retenue et annonce la mise au tombeau ainsi que la résurrection. L’image fournie ne prend tout son sens que dans le déroulement linéaire de l’histoire. La structure de la Piéta  est déjà baroque. Pourtant la libération vient de Bernin et de sa célèbre vision de la transformation de Daphné poursuivie par Apollon. Nymphe dans un passé tout récent, elle se métamorphose en laurier au grand à la grande stupéfaction du dieu qui en fera son arbre sacré. Le temps n’a jamais été aussi éloquent dans la sculpture. Nous assistons à la métamorphose. La pause est transitoire. La sculpture devient temps et il fuit, il agit sur l’apparence physique des protagonistes.

    On pourrait poursuivre ainsi à l’infini car le baroque est mouvement et donc joue sur le temps. Les audaces techniques de la libération de la forme face au bloc de marbre rivaliseront seulement au cours des siècles suivants avec l’intensité temporelle désirée par l’artiste. Cependant, la conception que l’homme a du temps évolue fortement avec le romantisme et l’avènement de l’époque moderne. Saisir le présent pour laisser deviner passé et futur ne suffit plus. Il faut aller vers plus de suggestion. La comparaison entre le Moïse de Michel Ange et le penseur de Rodin peut surprendre dans un premier temps.


     

    Moise de Michel AngeRodin_Penseur
    Michel Ange, Moïse et Rodin, le Penseur


     


     

    A quoi pensent-ils l’un et l’autre ? Du premier, on connaît l’histoire et le destin, de l’autre, on ne sait rien. Moïse est l’un des personnages bibliques les plus forts, le Penseur n’est personne en particulier ou, plus exactement, il est l’Homme. La musculature, le poli, le drapé, la barbe farouche, tout nous montre un homme qui sait où il va. Un de ces héros pour qui le temps n’est pas un problème existentiel. Seul le mouvement et l’action compte. C’est tout différent pour Rodin. Si la musculature est aussi développée, exagérée pour une vision réaliste, l’attitude est complètement immobile. Pourtant, l’homme ne pose pas. Indifférent au temps qui l’entoure, il est plongé dans son temps intérieur, celui qui questionne : « Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? ». En bref les interrogations fondamentales sur le temps. Rodin insiste sur la matière. Le socle mal dégrossi suggère la matière originelle d’où a surgit l’homme dans le passé (D’où viens-je ?), le penseur lui-même est l’allégorie de la présence (Qui suis-je ?) tandis que l’attitude générale de l’œuvre semble nous envoyer vers le futur tragique et mortifère (Où vais-je ?). L’artiste réussit ici le miracle de la quintessence du temps que seules quelques œuvres musicales atteignent.

     

    Nous le sentons, dans tous les arts et même dans ceux qui par essence ne s’inscrivent pas dans le temps, le souci majeur de l’artiste est d’arriver à suggérer les valeurs fondamentales de l’homme. Au cours du XXème siècle, on ira jusqu’à inventer la sculpture en mouvement réel (Les magnifiques mobiles de Calder, par exemple). Ce qui est miraculeux et révélateur de la force des arts est de constater avec émotion la réussite d’un projet aussi fou.


     

    Calder Joséphine Baker mobile

    Calder, Joséphine Baker

     

    Lien permanent Catégories : Arts 0 commentaire