fable

  • Savetier ou Financier?

    Le Savetier et le Financier

    Jean de La Fontaine, Fable, Savetier, Financier

    Gustave Doré, Le savetier et le financier

     

    Un savetier chantait du matin au soir :

      C’était merveilles de le voir,

    Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,

      Plus content qu’aucun des sept sages.

    Son voisin au contraire, étant tout cousu d’or,

      Chantait peu, dormait moins encor.

      C’était un homme de finance.

    Si sur le point du jour parfois il sommeillait,

    Le savetier alors en chantant l’éveillait,

      Et le financier se plaignait,

    Que les soins de la Providence

    N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,

      Comme le manger et le boire.

    En son hôtel il fait venir

    Le chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire,

    Que gagnez-vous par an ? - Par an ? Ma foi, Monsieur,

      Dit avec un ton de rieur,

    Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière

    De compter de la sorte ; et je n’entasse guère

    Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin

      J’attrape le bout de l’année ;

      Chaque jour amène son pain.

    - Eh bien que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?

    - Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours ;

    (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes,)

    Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours

      Qu’il faut chommer ; on nous ruine en Fêtes.

    L’une fait tort à l’autre ; et Monsieur le Curé

    De quelque nouveau Saint charge toujours son prône.

    Le Financier riant de sa naïveté

    Lui dit : Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.

    Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,

      Pour vous en servir au besoin.

    Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre

      Avait depuis plus de cent ans

      Produit pour l’usage des gens.

    Il retourne chez lui : dans la cave il enserre

      L’argent et sa joie à la fois.

      Plus de chant ; il perdit la voix

    Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.

      Le sommeil quitta son logis,

      Il eut pour hôte les soucis,

      Les soupçons, les alarmes vaines.

    Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit,

      Si quelque chat faisait du bruit,

    Le chat prenait l’argent : À la fin le pauvre homme

    S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus.

    Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,

      Et reprenez vos cent écus.

     

    Jean de La Fontaine, Fables.

     

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