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  • Cécile de Rome...

    Le 22 novembre, c'est la fête de Sainte Cécile et, comme chacun sait, la fête des musiciens. J’avais donc envie aujourd’hui de revenir quelques instants sur la légende de cette vierge et martyre romaine qui vécut au IIIème siècle et qui est devenue la patronne des musiciens suite à l’interprétation erronée d’un passage de la Passion de Sainte Cécile. Une chronique du Vème siècle rapporte en effet ses noces avec le patricien romain Valérien. Un passage dit alors : « Alors que les instruments jouaient, elle adressa cette prière en secret à Dieu : Seigneur, rend mon cœur pur pour qu’il ne s’écarte jamais du droit chemin ».

    Elle parvint à convertir son époux au christianisme et à une vie de chasteté au service des plus pauvres. Pratiquant les rites chrétiens de l’enterrement des morts, son mari fut décapité et elle, condamnée à suffoquer par la vapeur du sauna de l’époque. Elle résista pendant trois jours aux bouillantes vapeurs. On voulut alors la décapiter, mais les trois coups auxquels avait droit le bourreau n’y suffirent pas. On la laissa dans son sang et les chrétiens vinrent la nettoyer de ses souillures. Elle résista encore trois jours en prêchant avant de mourir, selon le récit, le 22 novembre 230, dans sa maison qui devint une église.

     

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    Guido Reni, Sainte Cécile

     

    Le texte fut alors intégré dès le moyen âge dans les chants du soir pour la fête de la sainte, le 22 novembre. On supprima les mots « en secret » et tout le monde crut comprendre que Cécile s’adressait à Dieu et l’invoquait au son de l’orgue ou d’autres instruments de musique. Dans l’iconographie ancienne, Sainte Cécile ne possède pas d’attribut particulier, mais dès le XIVème siècle, elle fut affublée d’un orgue portatif qui la rapprocha du monde des sons. De là, naquirent les extases provoquées par les harmonies divines.

     

     

     

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    Orazio Gentileschi et Giovanni Lanfranco Sainte Cécile et l'Ange (National Gallery of Art) 

     

     

    Depuis le début du XVIIème siècle, et en particulier depuis l’exhumation du corps de la martyre, retrouvé intact, les représentations de Sainte Cécile se sont multipliées. Elle joue désormais non seulement de l’orgue, mais divers instruments. Elle est souvent accompagnée d’anges musiciens ou tenant les partitions qu’elle joue elle-même en s’élevant à la contemplation de Dieu.

    Mais examinons de plus près la superbe toile de Raphaël ci-dessous. Datée de 1514 et conservée à Bologne, on la voit au centre de l’image tenant un orgue portatif, devenu, comme signalé plus haut, un véritable symbole. Pourquoi un orgue ? Il semblerait que ce soit le résultat d’une confusion ou plutôt d’une équivoque entre les différents sens du mot « organum » qui désigne aussi bien un type de chant religieux à l’origine de l’art de la polyphonie que l’instrument lui-même. En associant Sainte Cécile à la musique, l’instrument, plus perceptible visuellement que le chant devint probablement son symbole. Mais si on observe bien la peinture, on remarquera aisément que l’instrument renversé provoque le détachement des tuyaux du sommier. Ceux-ci rejoindront bientôt les instruments brisés qui se trouvent à ses pieds (tambour de basque, cymbales, triangle, violes, etc.). A-t-on jamais vu la patronne des musiciens laisser se briser des instruments ?


    Raphaëln Sainte Cécile, 1514


    Aux pieds de Cécile, les instruments n’ont plus la moindre valeur et l’orgue qu’elle laisse se décomposer non plus. Tous ces instruments sont muets face à la concentration et l’extase provoquées par l’écoute toute intérieure des musiques célestes entonnées par le chœur des anges dans la déchirure du ciel. Les harmonies des sphères célestes, musica mundana, selon la terminologie ancienne qui est l’absolu de la musique se répandent dans l’être humain qui la ressent dans une extase toute spirituelle, la musica humana, mais s’oppose à la musica instrumentalis qui est celle, inférieure des instruments.

     

    Les quatre saints disposés autour d’elle ne participent pas à l’extase de Cécile. Raphaël nous montre non seulement la légende de la sainte, mais aussi toute la structure philosophique de la musique de la renaissance.

     

    Pourtant, l’art baroque, développant l’art des instruments de musique, renonce à la destruction de ceux-ci dans la légende. La preuve avec ce beau tableau de Carlo Saraceni, Sainte Cécile et l’ange, daté de 1610. Cécile accorde un grand luth qui va lui permettre d’émettre des harmonies célestes et d’entrer en relation avec Dieu.

    Saraceni, Sainte Cécile, 1618

    A ses pieds, des instruments en bon état et même une partition. On distingue, sur le côté droit une harpe. L’ange tient une basse à six cordes et semble en pleine conversation avec Cécile. Cet ange est son protecteur, celui qui est apparu à son mari et a permis sa conversion. Ici, la sainte ne reçoit plus les harmonies célestes, c’est elle qui les crée. Ce changement d’otique est typique de l’évolution des mentalités des XVIIème et XVIIIème siècles. Elle est comme Orphée distillant, dans le monde mythologie, lui, le charme suprême et les pouvoirs de la musique.

    Juste un an avant l’apparition du manifeste du surréalisme en 1923, Max Ernst peint, lui aussi, sa Sainte Cécile. La netteté formelle de l’image contraste avec le propos purement surréaliste. La jeune sainte, enfermée dans les pierres joue d’un clavier imaginaire, à peine suggéré par la forme approximative d’un piano. On distingue cependant que la pierre se détache progressivement sous l’influence de la musicienne. Son art est encore celui des harmonies célestes et l’oiseau l’a bien perçu en fonçant droit vers le ciel, structure légère qui contraste avec les pierres et qui évoque les fameuses « sphères ». Le corps de Cécile se distingue alors et c’est bien l’organiste qui est sous-entendue ici.

    Ernst, Sainte Cécile, 1923
     

    Le processus de pétrification entrevu ici s’inspire d’une gravure qui illustrait les différentes étapes de la réalisation de la statue équestre en bronze de Louis XV. La planche montrait comment le modèle en cire était recouvert d’un matériau réfractaire renforcé de blocs de pierre percés de trous permettant d’une part, de faire fondre la cire, et, d’autre part, d’y couler le bronze. Une fois le bronze en fusion refroidi, on cassait l’écorce de pierre et on libérait le sujet. La métaphore de Cécile se libérant de son écorce lui offre la légèreté qui lui permettra d’accompagner l’oiseau vers les musiques célestes. 

     

     

    Trois images de Sainte Cécile pour dire que la musique élève les âmes et que cette musique, nous la percevons par l’intermédiaire de ses interprètes, les musiciens. Bonne et heureuse fête à tous !

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