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  • Prova d’Orchestra



    Je ne suis pas un cinéphile. Ma culture en matière de cinéma est même très et trop maigre. Ce n’est pas que l’art de l’image ne m’intéresse pas, au contraire. Et j’aimerais combler ces lacunes, je me le suis d’ailleurs promis à de nombreuses reprises. Mais il n’est pas toujours facile de trouver le temps de s’installer devant sa télévision pour regarder et digérer toutes ces références qui me manquent alors que les jours ne comportent que vingt-quatre heures ! … Il n’est pas non plus aisé de se rendre au cinéma régulièrement quand on est déjà absent de la maison plusieurs soirs par semaine. Ainsi, avec le temps, j’ai laissé tout ce pan culturel m’échapper, j’en suis bien triste car le cinéma est l’image, la paraphrase, la réflexion sur la vie au même titre que les autres arts et j’aimerais me nourrir, dans ma propre représentation, des visions cinématographiques des grands génies du 7ème art… Alors, je ne désespère pas de pouvoir un jour consacrer plus de temps à cela.

    Mais cela ne veut pas dire que je n’ai pas, comme tout le monde, quelques films fétiches qui m’accompagnent depuis pas mal d’années. Et parmi ceux-ci, le célèbre « Prova d’orchestra » (Répétition d’orchestre) de Frederico Fellini que je viens de retrouver en DVD… l’occasion de le regarder une nouvelle fois et d’y retrouver pas mal d’idées et de convictions que j’avais développées à la suite de sa découverte alors que j’étais encore étudiant. Le titre m’avait interpellé par son aspect purement musical mais je ne m’attendais pas à un tel propos. À l’époque où je découvrais ce film, je n’avais encore jamais vraiment réfléchi aux implications sociales, politiques et idéologiques qu’impliquait la proximité des musiciens au sein d’un orchestre. L’utilisation d’un orchestre pour illustrer ces mécanismes fut donc une révélation, une prise de conscience et le point de départ d’un inlassable examen des relations humaines.

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    Frederico Fellini



    « Prova d’Orchestra » est un petit film de 72 minutes tourné en 1978 par Fellini. Il contient la dernière des nombreuses musiques de Nino Rota, qui allait mourir en 1979, pour les films du grand cinéaste. Les deux hommes entretenaient d’ailleurs une véritable amitié et les musiques du compositeur sont naturellement très souvent associées à Fellini même s’il a composé pour de nombreux autres cinéastes. Ce film fut créé pour la Télévision italienne et peut d’ailleurs se résumer, dans une large mesure, aux effets que provoque la télévision sur l’individu, j’y reviens.

    La quiétude de la crypte d’une chapelle du XIIème siècle est troublée par l’arrivée du copiste et du régisseur de l’orchestre qui va venir répéter dans le silence des lieux. C’est un lieu sacré, sans doute désaffecté ou du moins désacralisé choisi pour son silence, son calme et son acoustique. Comme pour échapper aux bruits de la ville qu’on ne voit jamais, le film commence pourtant par des klaxons et les rumeurs sonores agressives du monde moderne, la crypte ne montre aucune porte qui donne sur le rue, se trouve évidemment sous terre et symbolise une aliénation par rapport à la vie quotidienne. C’est comme s’il s’agissait de recréer un monde clos qui aurait les mêmes hiérarchies et structures que le monde extérieur. Cela me fait penser, toutes proportions gardées, à cette terrible nouvelle de Samuel Beckett, Le Dépeupleur (1968-70). Ce silence est tellement déstabilisant que le copiste, le premier sur les lieux, ressent le besoin d’en briser le silence par quelques essais de voix.



    Enfin l’orchestre arrive pour la répétition et pour la circonstance, les caméras et les journalistes de la télévision sont venus pour filmer l’événement. Et c’est bien là le premier élément de désordre. La caméra de la télévision montre les visages des musiciens, les interroge sur leur métier et leur instrument… et chacun vante ses exploits individuels et les mérites de son instrument, créant ainsi l’admiration ou la jalousie de leurs voisins… la haine et le sarcasme aussi ! Car ce que fait la télévision, c’est révéler l’individu… alors que ce que l’orchestre doit être, c’est une communauté où l’individu se met au service de la musique. Est-ce une manière pour Fellini de dénoncer un culte de l’individualisme que la télévision crée immanquablement et de l’opposer à l’idéal « communiste » de l’orchestre où chacun doit être au service de l’art ? Certains commentateurs ont voulu le penser. Tout ceci crée donc d’emblée une belle anarchie où chacun cherche à attirer la caméra et à vanter sa propre personne.

    Arrive enfin le chef d’orchestre qui doit coordonner tout ce petit monde. Il est allemand, ce qui n’a pas manquer de susciter bon nombre de commentaires. Son langage approximatif, son énervement croissant, son agacement face à la prestation de l’orchestre et sa perte progressive du pouvoir le conduisent à hurler comme un despote, à insulter, conspuer… et à se présenter comme un féroce dictateur… en en évoquant d’autres évidemment et en faisant sans doute allusion au fascisme… qui n’avait pas épargné l’Italie.

    Mais c’est aussi, dix ans après 1968, l’occasion pour Fellini de montrer la réticence de la société à obéir à l’autorité, de pointer cette indépendance et cette liberté que l’on pensait acquise et qui, sous l’effet d’un pouvoir, celui du chef, qui semble la malmener, pourrait conduire à la plus grande anarchie. Mais le syndicat est là pour veiller au bien-être des musiciens et bien vite, l’heure de la pause arrive… avant qu’un quelconque travail de répétition ait été fait, d’ailleurs !

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    Pendant que les musiciens se régalent des caméras de la télévision qui les suivent dans leur pause, les uns se détendent, les autres prennent un café dans le monde bruyant, le chef d’orchestre répond aux journalistes « en privé ». Dans ce qui ressemble à sa loge, il dévoile l’écart qu’il ressent entre l’idéal artistique qu’il a reçu de son maître et qu’il tente de porter et la réalité du monde. Il évoque avec une force vibrante la création artistique, son origine, son but, bref, le cœur du film lui-même où les spécialistes ont vu la profession de foi de Fellini lui-même. Passage très émouvant, il illustre l’écart entre le monde de l’idéal et sa réalité politique et sociale, toute autre. Les choses n’ont évidemment pas changé !

    Lorsqu’une coupure de courant interrompt les élans du chef et qu’il se rend à nouveau à la crypte pour y reprendre la répétition, il se retrouve face aux musiciens qui mènent contre lui une véritable manifestation à renfort de slogans, de banderoles et de propos haineux. La belle chapelle a été remplie de graffitis, et les musiciens revendiquent, plus qu’une amélioration de leurs conditions de travail, une liberté à produire leur propre musique. Révolte artistique, la situation est devenue intenable. Puis, alors que depuis un bon bout de temps, l’action est troublée par de lourds coups portés de l’extérieur sur les murs, les musiciens se rendent compte que les murs se lézardent, puis se mettent à tomber sous l’effet d’une énorme boule de métal qui est activée par une grue extérieure. L’édifice sacré, symbole de la foi, de la culture italienne et de l’art s’effondre subitement. Et lorsqu’un pan de mur tombe sur la harpiste, toute l’agitation s’arrête.

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    La manifestation est finie, les musiciens se redressent et se remettent au service du chef qui recommence à dominer la mini société qu’est l’orchestre. Ses propos sont encore dictatoriaux, cassant, voire humiliants, mais plus personne ne broche. Le danger collectif a eu raison de l’individualisme. La soumission au chef est à nouveau totale... et la dictature reprend ses droits. Les derniers mots du chef, qui hurle son mépris des musiciens évoque clairement les discours d'Hitler... non pas pour en défendre le propos, comme certains l'ont cru, mais pour en dénoncer toute l'horreur... comme pour nous dire tous les dangers de ses dictateurs qui profitent de la faiblesse d'une société pour s'y engouffrer, la dominer et la conduire à sa perte!

    La musique que Nino Rota a composé pour « Prova d’Orchestra » est d’une extraordinaire efficacité. Sorte de thème souriant, presque populaire, il se répète sans développement comme un énorme crescendo qui devient terrifiant et qui suite l’inéluctable et terrible crescendo du film. La musique gentille, à l’image des premières impressions cinématographiques, se transforme en un monstre anarchique. Quand tout s’arrête, la musique, elle aussi, semble soumise et reprend son cours… comme si de rien n’était !




    Vous l’avez compris, les idées qui peuvent transparaître à travers « Prova d’Orchestra » sont de différents types et peuvent nourrir de nombreuses réflexions sur l’orchestre, comme une société en miniature, sur l’individualisme, sur les rapports à l’autorité, sur la culture, sur le rapport au sacré, sur le rôle de la télévision et des médias, sur l’agression extérieure et ses implications sur la solidarité humaine, sur les limites de la démocratie et les dangers de la dictature, … bref, sur une bonne part de ce qui agite le monde moderne… Génial !

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    Nino Rota en 1972



    Et puis, si la réalité d’un orchestre ou de toute société en miniature (ce qu’est chaque entreprise, chaque groupement d’individus) est ici caricaturée, on n’est pas loin du compte. Observons nos semblables, regardons-nous nous-mêmes, ne fonctionnons-nous pas tous un peu comme dans cette terrible répétition d’orchestre ? Sous la caricature, le réalisme. Sous la fable… le message… à nous de bien le décrypter !

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