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    Nouveau défi aujourd’hui. J’ai le grand honneur de commenter, en une demi-heure maximum, le concert de gala qui ouvrira le Festival de Wallonie à Flagey à Bruxelles. L’Orchestre philharmonique de Liège, le fleuron de la musique en Wallonie et en Belgique se produira dans un programme tout particulier et diversifié puisqu’il comportera trois œuvres, les Éolides de César Franck, Le Concerto pour violon de Tchaïkovski (interprété par Vadim Repin, excusez du peu !) et les Quatre esquisses symphoniques, la Mer de Paul Gilson.


     

    FLAGEY
     


     

    Pas facile de trouver le fil conducteur d’un tel programme. Lors d’un des derniers concerts de l’OPL à Liège, le programme comprenait les œuvres de Franck et de Gilson, le concerto était celui de Philippe Boesmans (interprété par l’excellente Tatiana Samouil). Cela permettait de revisiter les compositeurs belges depuis le milieu du romantisme jusqu’à nos jours en un raccourci certes incomplet, mais du plus haut intérêt. Ici, Boesmans est remplacé par Tchaïkovski. Le programme n’est donc plus tout à fait belge.


     

    Flagey, Studio 1


     

    Pourtant, le programme reste cohérent car il propose trois étapes du romantisme musical avec trois générations successives. Le premier, César Franck (1822-1890) est sans doute le plus français des belges, des liégeois même. Si sa carrière s’est surtout déroulée à Paris et en France, son rôle est essentiel dans l’amplification des procédés beethoveniens. Je vous ai déjà raconté son travail génial sur les procédés cycliques issus des influences germaniques et systématisés, amplifiés et magnifiquement transcendés par son génie. Les chefs-d’œuvre ultimes témoignent de l’accomplissement de son art. Il n’y a aucun doute sur le fait que ses origines liégeoises, ville au confluent des cultures françaises et germaniques, ait contribué à cet état synthétique de sa musique. Les Éolides (filles du dieu des vents, Éole), poème symphonique daté de 1875 sur l’inspiration d’un poème éponyme de Lecomte de Lisle,  ne représente pas encore l’aboutissement de style de Franck. On y décèle cependant la volonté d’unifier le poème symphonique très vite disparate par un premier thème qui, dès l’introduction, contient en germe tout le devenir de la pièce. Ce procédé assure l’unité de l’œuvre qui se présente, comme bon nombre de poèmes symphoniques, sous la forme d’un premier mouvement de sonate en cinq parties (Introduction, Exposition, Développement, Réexposition et Coda). L’œuvre résulte également d’impressions ressenties par Franck lors d’un séjour venteux dans le sud de la France. On y reconnaît le langage chromatique sinueux du compositeur et sa riche orchestration.


     

    Franck, Eolides, cd

    Un cd exceptionnel épuisé depuis trop longtemps


     

    Cette évocation de la nature, et on connaît l’importance de celle-ci dans la symbolique romantique, encore l’objet de La Mer de Paul Gilson. L’œuvre est cependant beaucoup plus vaste que celle de Franck. Ici, quatre esquisses, quatre poèmes inspirés à Gilson par un poète français inconnu, Eddy Levis, rencontré au casino de Blankenberge à la côte belge en 1891. Le dit poète propose au compositeur un texte à mettre en musique pour piano à quatre mains. Le jeune musicien écrit alors sa plus grande œuvre pour grand orchestre. En 1892, l’œuvre est prête et jouée avec succès partout en Europe et en Amérique. Le voilà célèbre ! La Mer, douze ans avant celle de Debussy se voit attribuée un merveilleux poème symphonique. Mais qui était donc ce Paul Gilson dont on se souvient encore un peu en Belgique, mais que le monde semble avoir oublié. Il était sans doute le plus bruxellois des belges, né en 1865, de l’exacte génération de Richard Strauss et de Gustav Mahler, les derniers romantiques, mort en 1942 dans la même ville où il enseignera longtemps l’harmonie au conservatoire.


     Paul Gilson


    Paul Gilson (1865-1942)


     

     

     

    Paul Gilson est un autodidacte qui, fréquentant tout de même le professeur de composition François-Auguste Gevaert à Bruxelles, apprend l’essentiel de sa matière par l’étude et l’analyse des partitions des grands maîtres. Il compose donc ce grand poème sur la base de ses deux grands chocs esthétiques, la découverte de Wagner et la musique du Groupe des Cinq russes. Sa musique échappe donc autant aux esthétiques de Franck (sauf pour les procédés cycliques) qu’à celles de ses contemporains les plus novateurs comme Stravinski, Debussy ou Bartók. Il est de ceux qui prolongent le romantisme en lui donnant un dernier coup d’éclat (comme Rachmaninov ou Strauss, par exemple). On peut d’ailleurs déceler dans son œuvre quelques influences du maître allemand qui, de son côté, dirigera l’œuvre de Gilson). Chef d’œuvre arrivé trop tôt ? Force est de constater que La Mer est une œuvre aboutie (à 27 ans !) et que le compositeur, sans doute accaparé par ses fonctions pédagogiques à Bruxelles à Anvers, puis à partir de 1909 comme inspecteur de l’enseignement musical, avait été animé d’une sublime inspiration qu’il ne retrouverait jamais.


     

    Gilson, la Mer, cd

    Seul enregistrement disponible de La Mer


     

    Là encore, la nature se présente dans toute sa splendeur. Dès les premières notes, le rythme pointé du thème de la mer nous ballote à travers un lever de soleil remarquable de subtilités. Le fortissimo qui culmine aux deux-tiers de l’œuvre place la peine lumière d’une journée ensoleillée. Les chants et danses des marins sont l’occasion d’utiliser les rythmes et les chants populaires. On y décèle ce souci du patrimoine folklorique typique des musiciens « nationaux » qui cherchent à dépasser les formes germaniques. Ces danses vives nous entrainent donc dans l’agitation de la fête. Survient le troisième mouvement, le plus long (près de vingt minutes) qui fait office de mouvement lent décrivant avec génie le crépuscule et les divers reflets que sa lumière peut créer sur les flots. Après le thème générateur de la mer, une superbe mélopée de cor anglais dans une rythmique sensuelle à cinq temps nous emporte loin sur cette mer au bord de la nuit. Enfin, la tempête fait office de final agité et orchestralement époustouflant. On se demande bien pourquoi cette œuvre est sortie du répertoire des orchestres et est si peu présente dans la discographie.


     

    Vadim Repin dans la Canzonetta du concerto pour violon


     

    Expression du dernier romantisme, Gilson était influencé par les russes, je l’ai signalé. Il travaillait d’ailleurs avec les mêmes préceptes que ceux énoncés par Balakirev puisqu’il étudiait les maîtres anciens, était essentiellement autodidacte, comme les Cinq. Tchaïkovski ne faisait pas partie du groupe même s’il entretenait avec lui de très bons rapports. Sa formation ne le lui permettait pas puisqu’il avait fait ses études au conservatoire de Saint Petersburg avec Anton Rubinstein, fondateur de la récente école. Pourtant, comme ses collègues, Tchaïkovski était profondément animé par le souci d’exprimer sa patrie. Mais sa sensibilité le ramenait toujours aux formes traditionnelles de la musique allemande, française ou italienne. On pourrait longtemps discourir sur la fusion exceptionnelle entre les trois caractéristiques de Tchaïkovski. La première, c’est le patrimoine populaire russe qu’il connaissait bien et utilisait beaucoup dans son œuvre. Il orchestrait d’ailleurs aussi comme les russes. Par contre, son souci formel d’homme du romantisme se bornait aux opéras traditionnels (influencés par l’Italie), aux pièces symphoniques qui lui permettaient, sur le modèle germanique de la symphonie, du concerto et du poème symphonique, d’exprimer ses passions et ses désespoirs intenses dans le cadre approprié, enfin, aux ballets et à l’argument chorégraphique qui, chez les français était essentiel à l’art musical scénique. En ce sens, on peut dire que Tchaïkovski fur le compositeur russe le plus européen. Il est l’incarnation du romantisme le plus lyrique, le plus tragique.  

    Finalement, le concerto pour violon relie, vu sous cet angle, les œuvres de nos deux belges et faisant la jonction des générations et apportant une forte homogénéité au programme. Alors, si le cœur vous en dit, si vous êtes à Bruxelles venez écouter ce magnifique concert d’ouverture d’un long vaste et riche festival. Le concert est à 20H, mais venez à 19H15 au Studio 4 pour ce petit exposé que je vous propose. Je serai très heureux de vous y rencontrer.

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