folklore

  • Bourdon

     

    Je faisais allusion, hier lors d’un cours sur le concerto pour piano de Grieg, aux danses populaires norvégiennes le Halling et le Springar qu’on trouve dans Peer Gynt et dans toute l’œuvre du compositeur norvégien. 

    Outre le caractère parfois acrobatique et sauté de ces danses, elles ont en commun avec de nombreuses pièces populaires du monde entier une basse qu’on peut nommer bourdon qui maintient la musique dans une tonalité précise en fonction de l’accord de l’instrument). Ce bourdon qui tient une note unique tout au long de la pièce est en effet commun à plusieurs instruments et figure d’ailleurs en bonne place dans le patrimoine folklorique de l’humanité. Par extension, on peut remarquer que les instruments et les musiciens qui en jouent ont été affublés d’une symbolique parfois très complexe qui s’est ensuite intégrée aux propos musicaux des compositeurs. 

    Ainsi, si on peut compter parmi les instruments populaires à bourdon la cornemuse et la vielle à roue (loin de moi l’envie de faire ici l’histoire complexe de ces instruments), ils ont plusieurs points communs. Le premier est de proposer, soit par l’intermédiaire de la roue qui frotte certaines cordes à longueur non modifiable dans le cas de la vielle, soit par la propulsion d’air dans les tuyaux à hauteur invariable dans le cas de la cornemuse. Le dessin ci-dessous vous permettra de comprendre que le tuyau de bouche sert à gonfler le sac avec de l’air qu’on propulse par pression du bras dans les bourdons ou le chalumeau. Ce dernier, percé de trous permet de jouer la mélodie, tandis que les bourdons se contentent de donner les longues notes stables qui en constituent l’accompagnement. Le second point commun est de permettre des mélodies par l’intermédiaire de trous percés dans un des tuyaux (comme la flûte).


    Cornemuse
     


     

    Le principe est presque le même pour la vielle à roue à la différence que ce n’est pad de l’air et des tuyaux, mais une roue qui fait office d’archet en frottant des cordes modifiables par une sorte de clavier et des bourdons immuables.


    Vielle à roue


     

    Mais il est aussi utile d’observer l’iconographie des instruments pour apprendre non seulement leur forme, mais aussi leur symbolique. Ainsi, dans la reproduction du Vielleur de Georges de la Tour datée de 1626, on peut constater la fidélité du peintre au réalisme de l’instrument. Décrit minutieusement, il est aisé d’observer la caisse d’harmonie en forme trilobée caractéristique, munie d’un seul trou de résonance en forme de rosace. Les trois cordes destinées à la mélodie sont fixées au chevalet de forme trapézoïdale (le chien). Les trois autres cordes, bourdons, sont fixées sur la partie extérieure au clavier.


    Georges de la Tour, Le Vielleur, 1626

    Georges de la Tour, Le Vielleur, 1626



     

    Certains artistes originaires de Lorraine (Bellange, Caillot, la Tour, …) ont manifesté un intérêt fréquent pour les musiciens des rues. Si leurs œuvres sont sans doute le résultat d’un commanditaire attiré par le pittoresque du monde des infirmes et des déshérités, le thème prête à une exploration plus symbolique et plus large. 

    Le thème du mendiant aveugle, dont la musique est le seul gagne-pain, relève d’une ancienne tradition artistique remontant à l’antiquité, mais fait aussi partie de la réalité de la France du XVIIème siècle (et, au sens large, de l’occident actuel). Le réalisme de la peinture qui insiste sur les rides, la barbe broussailleuse, les mains noueuses  et le regard aveugle du musicien ambulant nous apparaît comme tout autant spectaculaire que tragique. La pauvreté est encore accentuée par quelques détails plus difficiles à repérer comme le coton présent à l’endroit où les cordes passent sur le chevalet pour éviter l’usure et la cassure des cordes chères à remplacer. Par contre, la mouche posée sous l’instrument est un détail de pure virtuosité dans le style flamand et un hommage au pouvoir d’illusion de la peinture. 

    Toujours est-il que la manivelle du vielleur est une paraphrase du temps qui s’écoule et que lorsqu’il s’arrête, c’est, symboliquement parlant, la fin du temps et, par extension, de la vie. Rencontrer le joueur de vielle est donc l’équivalent de l’instant de la rencontre avec la mort. Ils sont associés dans l’iconographie et la symbolique de manière indéfectible (comme d’ailleurs tout ce qui peut évoquer la roue du temps comme le rouet, par exemple). Schubert ne rencontre-t-il pas le joueur de vielle au terme de son voyage d’hiver ? Symbole du temps et de la mort, le mendiant installé aux abords des villages chante ses chansons aux voyageurs. S’il s’interrompt à votre passage… 

    Si les danses populaires sont remplies des ces bourdons, la raison est à trouver dans ces instrument immobiles harmoniquement parlant. Lorsque les compositeurs les utilisent ou les empruntent, ce n’est pas uniquement pour faire « couleur locale », c’est bien plus souvent pour intégrer ce symbolisme fort à leurs œuvres. Ainsi que dire de la chanson de Solveig qui se remet à faire tourner son rouet après chaque couplet ? Que penser du piano ou de l’orchestre qui souvent, chez Schubert, Mahler, Bruckner et beaucoup d’autres, imitent le chant du vielleur ? A vous de bien saisir ces messages symboliques… !


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