formes

  • Perceptions



    Dans la vie de tous les jours, nous sommes confrontés à une multitude de perceptions. On peut même affirmer que à tout instant, nous percevons des choses, nous les identifions et nous en ressentons l’expression ou, à l’inverse son absence. Comme réagissons-nous face à ces continuels stimuli qui nous assaillent des milliers de fois par jour ?

    D’abord, il nous faut constater qu’une connaissance quelle qu’elle soit implique nécessairement l’existence d’un code quelconque. Ces codes nous permettent de lire les perceptions qui nous parviennent, de les interpréter et de comprendre le message qu’elles nous envoient. Ce procédé que nous appliquons automatiquement tous les jours et tout le temps, c’est d’ailleurs bien souvent une question de survie, devient une technique consciente lorsque nous voulons analyser une œuvre d’art.

     



    Lorsque nous observons l’œuvre d’art, nous devons accepter qu’elle représente une image et ces quels que soient son époque et ses degrés de figuralisme ou d’abstraction. En tant que telle, elle possède donc une structure que l’observateur perçoit comme pour tout autre aspect de la réalité. En effet, les stimuli visuels et les mécanismes de la perception sont communs à l’observateur et à l’artiste qui a créé l’image.

    Celle-ci se fonde de manière particulière sur sa propre expérience visuelle. Il en extrait les éléments essentiels pour recréer l’image du réel. Il en valorise certains plus que d’autres, selon sa personnalité ou l’acuité de sa vision. Ainsi, en contribuant à développer la capacité de lecture de l’homme ordinaire, les artistes nous apprennent à voir !

     

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    La vision est un phénomène mental, et une grande part de ce que nous voyons est déjà en dépôt et mémorisé dans notre cerveau. Il en va de même d’ailleurs pour les sons, j’y reviendrai à l’occasion d’un autre billet. L’œil, en étant l’organe de la vision périphérique, recueille les informations visuelles qui nous parviennent grâce aux radiations lumineuses émises ou reflétées par un objet. Nous en percevons la forme, les dimensions et les couleurs. Les circuits nerveux acheminent toutes ces données jusqu’au cerveau, lequel, à l’instar d’un ordinateur ultra performant, les compare en une fraction de seconde à toutes les autres informations qu’il a en mémoire. Alors, il les associe, les interprète et les codifie.

    La communication visuelle, c'est-à-dire le langage opérant sur les données de la vision, est codifiée comme tout langage humain. Ce travail s’opère au moyen de « lois » qui règlent la perception visuelle. L’analyse de la vision fait ressortir la forme, l’espace, la ligne, la couleur, la lumière et le clair-obscur. Pour se retrouver aisément dans la multitude de ces phénomènes, il s’agit de se reporter, dans un premier temps, sur les simples mécanismes de notre vision quotidienne et immédiate. Car nous l’observerons vite, l’analyse d’une œuvre d’art, une fois passées les premières informations objectives et facilement définissables, fait appel à la culture. Il est donc normalement plus ardu de lire une œuvre d’art ancienne puisqu’elle fait appel à une culture passée et à une symbolique bien souvent obsolète aujourd’hui.

    Et parmi nos visions quotidiennes, nous sommes confrontés à de nombreux stéréotypes. Ce sont des images qui se répètent à l’identique (comme les signaux routiers, par exemple) et tendent ainsi à perdre leur valeur expressive et leur originalité. L’image stéréotypée, comme d’ailleurs de nombreuses expressions verbales, est particulièrement utile pour transmettre rapidement une idée, un message ou une information. Mais ainsi que le montre toute l’histoire de l’art,  l’artiste qui veut exprimer des émotions, des messages complexes et personnels, cherche perpétuellement à dépasser les stéréotypes dont la reconnaissance n’est, de facto, pas suffisante à la compréhension de l’œuvre.

    Ainsi, dans notre vision de tous les jours, nous sommes confrontés à cinq lois principales qui nous aident à déchiffrer la vie et à en stocker les données.

    La première est la « loi de proximité ». Dans un ensemble qui pénètre dans notre champ de vision, les parties les plus proches les unes des autres ont tendance à être perçues comme formant une unité. Dans la figue ci-dessous, les traits verticaux ne sont pas perçus un par un, mais couplés, deux par deux.

     

     

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    La deuxième est la « loi de fermeture ». Les figures fermées sont perçues plus facilement que les figures ouvertes et ont tendance à prévaloir sur ces dernières. Dans l’image en dessous, les traits réunis horizontalement sont perçus comme des carrés. Les triangles, les carrés et les cercles sont des formes fermées simple ayant une unité extrêmement efficace. Non seulement ils s’imposent facilement à notre vision, mais ils représentent de plus des formes archétypales que Jung a identifié comme base structurante de notre âme humaine et ce quelle que soit notre civilisation.

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    La « loi d’égalité » ou de « ressemblance » désigne le fait que des éléments égaux ou semblables sont perçus comme faisant partie d’un ensemble. Les points noirs et les points blancs ci-dessous se groupent en structures que nous avons tendance à percevoir comme des lignes horizontales de points noirs ou/et de points blancs.

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    Vient ensuite la « loi de continuité ». Si ensemble de points placés à la suite les uns des autres dans une direction déterminée est perçu comme une structure ayant son unité, alors, quand des formes différentes sont en intersection ou superposées, nous continuons à les voir distinctement. Le cercle et le carré sont ici perçus comme des figures complètes et non comme des figures dont il manquerait une partie.

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    Enfin, la « loi de la bonne forme » s’applique lorsque des figures différentes sont en intersection. Chacune d’elle finit par avoir sa forme propre même si celle-ci n’apparaît pas réellement. Quand on réunit les figures de B comme dans A, elles sont perçues comme un cercle et un carré superposés.

    Tout ceci nous conduit naturellement à la perception de la forme car tous les objets qui existent dans la nature ou qui sont créés par l’homme se présentent à la vue comme des formes autonomes et pourvues d’une unité, même quand elles sont composées de différentes parties.

     

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    La perception optique d’un objet se réalise à partir d’un fond. Le point noir ressort par contraste ci-dessus avec la surface sur laquelle il est imprimé. Le point est donc un modèle pourvu d’une totale unité, absolument compact et signifiant : c’est la forme. Tout le blanc qui l’entoure est le blanc. Mais notre perception peut nous jouer des tours et rendre les choses moins évidentes. Ici en-dessous, les triangles blancs et noirs, tous égaux occupent alternativement l’espace. Où est l’objet ? Où est le fond ? Chacun y répondra à sa manière.

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    Et si la vision des objets provient de leur contraste avec leur environnement, notre esprit est formé à reconnaître les contrastes les plus subtils. Et pourtant, là aussi certaines images créent le trouble dans notre cerveau. Il arrive que nous soyons obligés, dans des figures ambigües, d’adopter une perception « en alternance ». Si nous observons la figure ci-dessous, dans un premier temps, nous reconnaissons deux profils de visages humains se faisant face en noir. Mais il ne faut pas bien longtemps pour que notre cerveau perçoive ensuite l’image d’une coupe blanche sur son pied.

     

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    Si cette image n’est pas réellement dessinée, elle apparaît bel et bien, c’est une image fantôme… à moins que ce ne soit l’inverse… ! Essayez, vous ne parviendrez pas à voir les deux formes en même temps. Il vous faudra « alterner » notre regard. Et pourtant, en temps normal, nous ne visualisons pas l’espace entre deux objets comme des formes particulières. La vision, en tête à tête de deux profils humains dans le cadre de la réalité ne nous fait pas percevoir le vide qui les sépare comme une forme. Nous distinguons bien le sujet du fond.

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    Alors, toutes les formes, tous les motifs, toutes les perceptions que nous en avons créent en nous une base de données que nous utilisons en permanence et que nous pouvons enrichir tous les jours. Cette base est indispensable pour comprendre le monde qui nous entoure. Mais est-ce suffisant ? Sans doute non. Il faut en effet y ajouter tout ce qui s’y rattache, c'est-à-dire le message, le code utilisé et sa signification.

    Là intervient l’histoire, la culture, la connaissance, la critique, la concentration, la psychologie, et tous leurs référentiels… Bref, tout ce qui donne du sens à l’image  et que nous devons pratiquer, à travers le monde et l’art, pour mieux nous connaître nous-mêmes. C’est bien là le vaste pan de l’activité humaine qui semble de plus en plus éloigné des préoccupations de nos sociétés « modernes » et de la mondialisation. Pour les défenseurs de l’uniformisation, plus le signal donné sera simple, plus il sera efficace.

    Et pourtant, tout qui a un tant soit peu observé la nature et l’homme reconnaîtra ce principe comme absolument faux. Faux et manichéiste puisqu’il ne laisse aucune place à la subtilité si essentielle à la psychologie de l’être humain. Apprendre la complexité de l’homme, ce n’est pas le rendre incompréhensible, au contraire, c’est reconnaître sa diversité, sa richesse et sa force. En conséquence, entretenir sa culture avec toute la pédagogie nécessaire, c’est lui assurer un avenir. On a parfois l’impression que c’est exactement l’inverse que nos sociétés pratiquent… !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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