furtwängler

  • Partition ou pas ?



    Qui peut le plus ne peut pas toujours le moins ! C’est du moins ce que l’on peut dire de la justesse avec laquelle les chefs d’orchestre peuvent utiliser cet outil, la partition, que d’aucuns fustigent ou défendent avec passion lors d’un concert.

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    Et le public en fait encore souvent des gorges chaudes… « Quelle formidable chef, il a tout dirigé de mémoire ! » ou encore : « C’est un excellent pianiste, mais il ne devrait pas jouer avec sa partition sur le pupitre ! ». Car ces remarques s’appliquent aussi aux solistes tant en concerto qu’en récital ! Ce qui impressionne ces mélomanes est parfois loin de la musique et touche plus à une manière théâtrale, à une attitude spectaculaire du musicien qui joue sur la scène qu’à la véritable qualité de leur prestation. Pourtant, à vrai dire, les auditeurs devraient être tout à fait indifférents à la présence ou non de la partition lors de l’exécution d’une œuvre. Ce n’est évidemment pas cela qui fait la différence.

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    Le célèbre pianiste Sviatoslav Richter jouait toujours avec partition. Pour lui, il s'agissait de recréer la musique à chaque concert. Et même s'il la connaissait par coeur, la partition devenait la base de ce qu'il désirait interpréter.



    Antal Dorati (1906-1988), le grand chef d’orchestre hongrois naturalisé américain et qui est, avec Neville Marriner et Herbert von Karajan, l'un des chefs qui compte une des discographies les plus considérables, plus de 600 enregistrements avec les plus grands orchestres américains et européens, explique par une anecdote magnifique pourquoi parfois le chef peut diriger « par cœur » et d’autre fois pas. Il vaut la peine de la citer en entier afin de comprendre les motivations des uns et des autres :

    « Le fait est que l’on peut diriger très bien ou très mal avec ou sans partition. Le mieux est encore de faire ce que l’on juge soi-même préférable : utiliser la partition lorsque c’est utile et la laisser de côté lorsqu’on peut s’en passer. Car il n’y a qu’une chose qui compte, et c’est l’exécution.

    Voici un exemple de la manière dont on peut traiter le problème avec simplicité et en toute bonne foi.

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    Au début des années 1930, une intéressante manifestation eut lieu à Berlin. Wilhem Furtwängler donnait un concert avec le Philharmonique de Vienne ; le grand orchestre autrichien sous la direction du grand chef d’orchestre allemand, devait jouer dans la grande capitale allemande les plus grandes œuvres autrichiennes.

    Ma sœur et moi assistâmes au concert, qui fût, inutile de le dire, magnifique. Nous entendîmes la Symphonie inachevée de Schubert et la Septième de Bruckner, toutes deux exécutées de manière étonnante. L’orchestre joua admirablement et Furtwängler le dirigea de façon magistrale. D’après le souvenir que j’en ai, naturellement.

    Durant le concert, la rumeur circula que, faveur des plus rares, un « bis » pourrait suivre si le public le désirait. Aussi tout le monde demeura assis et se mit à applaudir sans faiblir. En récompense, on put assister à la scène suivante.

    Après que Furtwängler et l’orchestre eurent salué plusieurs fois, apparut sur le podium un employé dans un uniforme chamarré, portant un gigantesque pupitre qu’il plaça méticuleusement devant l’estrade du chef d’orchestre. Puis il s’en alla, pour revenir quelques instants plus tard avec une partition épaisse aux dimensions imposantes qu’il ouvrit soigneusement à une page précise. Quelques instants s’écoulèrent, et Furtwängler réapparut, s’inclina, se tourna vers l’orchestre, se pencha sur la partition et, la regardant attentivement, mesure par mesure, note par note, se mit à diriger la Valse de l’Empereur, de Johann Strauss, l’un des morceaux les plus connus qu’on ait jamais écrit, et que l’orchestre tout entier et une bonne partie du public connaissaient à coup sûr par cœur. Mais ce n’était manifestement pas le cas de Furtwängler – et ce ne fut pas encore pour cette fois-ci.

    L'histoire ne dit pas si, en 1952, date de l'enregistrement ci-dessus, soit 22 ans après l'anecdote que raconte A. Dorati, Furtwängler dirigeait encore la Valse de l'Empereur avec partition...



    Les applaudissements retentirent comme s’ils n’allaient jamais s’arrêter ». A. Dorati, Notes sur sept décennies, 1979.

    Alors, une fois pour toutes, oubliez la partition du chef. Si elle est là, elle a ses raisons impérieuses, simple habitude rassurante ou besoin de voir l’écrit des sons, si elle n’est pas là, c’est aussi pour de bons motifs, éviter la distraction, ne pas tourner les pages, concentration,… Il ne s’agit presque jamais de la distinction du talent et de la qualité d’un chef… Qu’on se le dise !

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