galant

  • L'autre Bach...

    Parmi les compositeurs qui seront fêtés cette année figure le plus illustre fils du grand Bach, Carl Philipp Emmanuel (1714-1788). L'OPRL consacrera d'ailleurs à ce noble tricentenaire un concert au printemps. C'est l'occasion de se souvenir ou de découvrir un compositeur essentiel dans l'histoire de la musique, un homme qui, non content d'avoir contribué à transmettre l’œuvre de son illustre père, sera surtout lui-même un acteur du renouveau musical à l'issue de l'ère baroque.


    On a depuis longtemps cessé de comparer la musique des fils de Bach avec celle de leur illustre père. Dans le deuxième quart du XVIIIème siècle, les attentes concernant le rôle de la musique changent. L’opéra a déjà plus d’un siècle d’existence et un réseau de théâtres s’est formé à travers toute l’Europe pour attirer une nouvelle clientèle, payante et donc exigeante.

     

    Le modèle que donnent les castrats et les premières divas déclenchent un culte de la personnalité. Celle-ci est virtuose avant tout. L’éblouissement provoqué par cette agilité vocale se répercute aussi sur la virtuosité instrumentale. Des concerts sont organisés, des violonistes et bientôt des pianistes vont rivaliser d’astuces musicales pour rendre leur art attrayant au plus grand nombre. L’une des conséquences de cette nouveauté est la désuétude dans laquelle tombe la musique dite baroque savante. Il faut désormais une musique plus facile à écouter, plus flatteuse pour les musiciens et…le public.

     

    Les canons esthétiques que Jean-Sébastien Bach cultivera encore jusqu’à sa mort en 1750 semblent ne plus correspondre aux goûts du jour. Même s’il pouvait démontrer son aisance dans la nouvelle musique (sonate en trio de l’Offrande musicale, par exemple), le grand Bach n’était désormais connu que par la légende vivante d’un organiste aux capacités illimitées. Ses fils, qu’il avait formés à l’écriture à l’ancienne, allaient être les acteurs du nouveau style que nous nommons aujourd’hui « galant » pour ses qualités mélodiques.

     

     

    CPE Bach
     Carl Philipp Emmanuel Bach

     

    Le plus connu, Carl Philipp Emanuel, avait bien compris les nouvelles tendances et déjà, il préconisait non seulement une virtuosité adaptée au clavecin et aux premiers piano forte, mais aussi la communication aux auditeurs d’émotions variées et fortes. Le style a fait ses preuves et la sensiblerie qu’on lui attribue trop souvent traduit mal le mot allemand « Empfindsamkeit » qu’il aimait utiliser. Ce sont déjà les prémices du style « Sturm un Drang » (tempête et tourment) que Joseph Haydn affectionnera qui se développent dans ses sonates pour clavier.


    « Il faut que les passions soient fortes; la tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême [...] Il nous faut des exclamations, des interjections, des suspensions, des interruptions, des affirmations, des négations; nous appelons, nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous rions franchement ». Ce passage du Neveu de Rameau (entre 1762 et 1773) de Denis Diderot montre en effet que l'époque a changé (citation du beau texte repris sur ce lien). Et Carl Philipp Emanuel Bach, dans son Essai sur la manière véritable de jouer des instruments à clavier (1753) en avait déjà jeter les jalons, ceux-mêmes qui allaient déterminer son style: « Un musicien ne peut émouvoir les autres que s’il est lui-même ému : il est indispensable qu’il éprouve tous les états d’âme qu’il veut susciter chez les auditeurs. »

     

    Pourtant, pour nos oreilles modernes, les innovations semblent mineures. Le problème réside dans notre position temporelle qui nous interdit, connaissant les tourments romantiques démesurés ultérieurs, de saisir toute l’ampleur de ces changements d’expression qui devaient, à l’époque, sonner comme très modernes. Nous devons donc revoir notre écoute et l’adapter au contexte de l’époque. Ne prenons qu’un exemple, celui du mouvement lent de la sonate pour clavier dite « Württemberg » n°1 en la mineur W. 49/1 composée à Berlin entre 1742 et 1744, même si on écoutera avec la plus grande attention symphonies concertos et musique de chambre.

     

     

    CPE Bach Andante 1



    Un examen trop rapide de la partition n’y repérerait qu’une pièce banale, assez facile et de peu d' intérêt. Le mouvement est en la majeur ton relatif de la tonalité générique de la sonate entière, placée sous le signe de la gravité. On pense dès lors que le tempo andante et le choix de la dite tonalité propose une éclaircie. Ce serait trop simple. Sous une apparence de mélodie accompagnée, la pièce propose un thème typique des sentiments « galants ». Une belle forme, mais pensive, un sentiment de clarté, mais une mélancolie toute intérieure. En témoigne les accidents, modulations et changements de tempi et de rythmes qui, à tous les instants, viennent rompre la continuité musicale et le temps désormais incertain.



    CPE Bach Andante 2



    Si l’œuvre est encore destinée au clavecin et jouée ci-dessus sur un clavicorde fort peu sonore, elle laisse pourtant entrevoir dans son phrasé les nuances de dynamique que le piano forte peut désormais réaliser. Le relief en est augmenté considérablement. La sonate laisse sonner discrètement toute son incertitude en alternant chant, récitatif, en bousculant gentiment notre oreille. Pourtant, elle garde encore les traces du passé récent. La main gauche semble peu libérée de la basse continue baroque et le chant est cantonné à la voix supérieure. Tous les accidents qui font de cette musique une perle d’émotion proviennent de la voix intérieure et de ses dissonances (chromatisme), de l’harmonie qui se veut imprévisible et des cassures rythmiques qui altèrent le temps. Il fallait que Carl Philipp Emanuel maîtrise à la fois le contrepoint de son père et la science des accords du traité d’harmonie de Rameau pour allier les deux de manière subtile.



     

     01. Angelica Kaufmann, Composition (1780)

    Angelica Kauffmann, Composition (1780)


    A l’image de cette peinture d’Angelica Kauffmann (1741-1807), dont l’art galant, un peu mièvre à nos yeux modernes, veut laisser deviner chez la belle jeune fille une âme songeuse en proie aux doutes et à la mélancolie, les artistes s’interrogent sur la personnalité humaine. Ce faisant, ils abandonnent la suprématie divine et la notion que l’homme ne peut se situer qu’en fonction de son rapport avec Dieu au profit d’une introspection. C’est aussi la prise de conscience des tourments existentiels de l’âme qui donneront d’abord la littérature Sturm un Drang (il nous faut mesurer à sa juste valeur un roman comme les Souffrances du jeune Werther de Goethe qui, en fin de compte, exploite la même gamme des sentiments), puis le romantisme accompli. En musique, Haydn et Mozart exploiteront, chacun à sa manière, ce nouveau chemin qui mène en droite ligne aux tempêtes de beethovéniennes.

     


     

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