gestique

  • Sémaphore



    Lorsqu’on médite un peu sur le rôle d’un chef d’orchestre, on en arrive toujours à la même conclusion. Ce musicien étrange, qui ne joue pas d’instrument,  a établi avec l’orchestre une série de relations permettant au mieux une communication qui se rapproche d’un langage muet. Tous les gestes qui semblent parfois bien codifiés et qu’on rassemble sous le vocable barbare de « gestique », ont finalement une fonction sémantique efficace qui permet de transmettre l’idée du chef vers les musiciens. Tout se passe un peu comme dans le principe de sémaphore.

     

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    Sémaphore ? Il est vrai qu’on ne connaît plus bien, à l’heure des radars, des satellites et de la communication instantanée en réseau, ce système qui a fait les beaux jours de la communication maritime et terrestre avant l’apparition des applications électroniques.

    Le sémaphore (le mot vient du grec sema : signe et phoros : qui porte) est donc un système de communication inventé par les frères Chappe en France. Claude Chappe (1763-1805), en particulier, fut l'inventeur qui démontra l’efficacité de la communication sémaphore. Il fut, en quelque sorte, le premier entrepreneur des télécommunications dans l'histoire de l'humanité. Le désir de communiquer avec des amis qui habitaient à quelques lieues de lui fit concevoir au jeune physicien, en 1791, le projet de leur parler par signaux. Ces tentatives réussirent au point qu'il s'aperçut que ce qu'il avait cru n'être qu'un jeu pouvait devenir une découverte importante. Il fit alors beaucoup de recherches pour trouver le moyen d'exécuter son procédé en grand.

    Lui et ses quatre frères chômeurs depuis la Révolution française décidèrent de développer le système pratique de stations de relais sémaphore. L’un de ses frères, Ignace, politicien et membre de l’assemblée législative, l’aida à faire adopter une ligne entre Paris et Lille composée de quinze stations pour environ deux cents kilomètres pour transmettre les informations de la guerre.

     

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    Langage sémaphore et bras du chef d'orchestre, une codification destinée à porter un message!




    Ils avaient observé par de nombreuses expériences, que les angles d’une perche étaient plus faciles à voir que la présence ou l’absence de panneaux. Leur construction définitive consistait en deux bras connectés par une traverse. Chaque bras avait sept positions et la traverse quatre soit un code total de 196 positions. Les bras avaient une longueur variant entre un et quatre mètres de long, noirs, avec des contrepoids déplacés par deux poignées. Les tours de relais étaient placées à intervalle de 12 à 25 km entre chaque station. Chaque tour avait deux télescopes pointant de chaque côté de la ligne des stations.

    Le premier symbole d'un message pour Lille traversa 193 km à travers 15 stations en seulement 9 minutes. La vitesse de transmission d'une ligne variait avec le temps. La ligne Paris-Lille communiquait habituellement 36 symboles, un message complet, en 32 minutes environ. En 1824, les frères Chappe encore en vie firent la promotion des lignes de sémaphores pour un usage commercial, en particulier pour transmettre les coûts des matières premières. Le système fut largement copié par d'autres États européens, en particulier après qu'il fut utilisé par Napoléon pour coordonner son empire et son armée. Dans la plupart des États, c'était le service postal qui utilisait les sémaphores.

    Les sémaphores eurent tant de succès que Samuel Morse n'arriva pas à vendre avant 1846 son invention, le télégraphe électrique, au gouvernement français. Il est encore à noter que les télégraphes électriques étaient pourtant à la fois plus confidentiels et moins sujets à des perturbations dues au mauvais temps. De nombreux contemporains avaient alors prédit l'échec des télégraphes électriques : « ils sont si faciles à couper » disait-on. Il finit tout de même par s’imposer et la dernière ligne sémaphore en service régulier fut, en Suède, une ligne reliant une île avec une ligne télégraphique continentale. Elle fut mise hors service en 1880. Dans le domaine de la signalisation maritime, le sémaphore trouva quelques variantes bien intéressantes pour avertir de l’arrivée par la mer d’un ennemi ou, par l’intermédiaire de mouvements de drapeaux agités par des marins, de transmettre à terre un message particulier (de détresse, par exemple).

    Si le génie humain n’a pas de limite et que son ingéniosité ne cesse de vous émerveiller, vous me direz sans doute qu’on s’est bien éloigné de notre chef d’orchestre… et bien non ! En effet, lorsqu’il s’agit de diriger un concert tout en préservant la communication avec l’orchestre, tout ce qui se passe entre les deux transite par l’intermédiaire d’une mimique et d’une agogique, véritable geste devant susciter le fait musical. Ce qu’on nomme donc la gestique du chef est son seul mode visible d’expression. Une gestique qui devient langage, avec des signes en relation directe avec le signifié et qui sera compréhensible et lisible par l’ensemble des individus regroupés en demi-cercle autour du sémaphore humain.

     

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    La mimique du chef d’orchestre a été codifiée de longue date par Berlioz, par Wagner et, plus récemment par Hermann Scherchen. Elle évolue pourtant toujours au gré des modifications de la pensée musicale, des modes de direction d’orchestre et de la naissance de nouvelles partitions (rien que l’usage de la baguette ou son éviction constituent une métamorphose des signes codifiés du sémaphore). Mais plus que cela encore, chaque individu possède ses propres variantes de gestique, sa manière d’être et sa tournure d’esprit. Il faut donc qu’au-delà d’une codification de signes, le chef puisse se faire comprendre à ses musiciens.

    Ce n’est pas si simple que cela n’en a l’air. Le chef voyage dans divers pays où les habitudes et les mentalités sont différentes. Il doit donc posséder suffisamment de psychologie pour savoir s’adapter à l’orchestre qu’il visite pour que son interprétation soit bien comprise, pour qu’il parvienne à transmettre correctement son idée quelle que soit l’identité de l’orchestre. On le comprend, les chefs qui seraient seulement des sémaphores seraient froids et insensibles, ceux qui ne seraient pas du tout sémaphore seraient incompréhensibles. C’est le juste milieu entre technique et passion ! Si au moment du concert la parole du chef est bannie, la répétition peut permettre d’élucider certains signes et certaines attitudes. Finalement, chef et orchestre doivent s’apprivoiser et se comprendre. C’est toute la nuance entre un mauvais et un bon concert !

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