goerner

  • Rach 3



    Subjugué… c’est le seul mot qui me vient à l’esprit pour évoquer mon état et celui du public venu nombreux pour recevoir l’extraordinaire interprétation célébrissime Troisième Concerto pour piano de Serge Rachmaninov par le pianiste Nelson Goerner et l’Orchestre philharmonique royal de Liège sous la baguette de George Pehlivanian hier après-midi à la Salle philharmonique!

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    Le mot n’est pas trop fort et tous ses synonymes et superlatifs conviendraient tout aussi bien. Nelson Goerner n’est pas un nouveau venu dans le monde du piano. Et s’il est plutôt discret dans les médias, c’est pour conserver un idéal de travail, d’humilité, d’approfondissement et de perfection qu’il s’est fixé de longue date… un sacerdoce au service de la musique. Et on ne peut qu’applaudir et admirer une telle profondeur de jeu. Son aisance technique est exceptionnelle, n’oublions pas que ce concerto figure parmi les plus difficiles du répertoire. Quelle puissance dans les fortissimos. Jamais son piano n’est couvert par l’orchestre ! Mais quelle finesse dans les passages doux… parfois à la limite du silence. Une variété inouïe de timbres et de dynamiques, toujours les touchers adéquats et surtout, c’est sans doute là le plus bluffant, une extraordinaire simplicité qui rend cette musique évidente… jamais vulgaire.

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    Il suffisait d’entendre ce fameux thème qui déploie ses sortilèges sur un léger balancement de l’orchestre. Ni chanson populaire, ni mélodie issue du chant orthodoxe, cette phrase, jouée parallèlement aux deux mains disait à l’avance tout ce qu’on allait entendre. Quintessence de l’âme du compositeur si difficile à rendre avec simplicité ! Articulation évidente et clarté remarquable.

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    Et bientôt, les traits, gammes, accords et arpèges diaboliques remplissaient la salle avec cette évidence rarement atteinte. Il faut dire que l’orchestre tenait là un rôle magique, magnifique, en distillant ses couleurs sonores. Son chef, Pehlivanian, magicien, lui aussi, parvenait à créer des timbres en parfaite adéquation avec la volonté du soliste. Une prestation orchestrale de très haut niveau là où parfois certains orchestres se contentent d’assurer l’accompagnement !

    Un musicien de l’orchestre m’a même confié, avec admiration, que ce travail précis avait été préparé en répétition pour créer cet esprit là et que pianiste et chef l’avaient appliqué à la lettre… euh à la note… lors du concert. Il témoignait ainsi du sérieux travail de Goerner qui avait manifestement pesé et mesuré de longue date toutes les subtilités de l’œuvre. Il faut dire que cette maîtrise du « Rach 3 », comme disent les pianistes, lui avait valu le Premier prix du fameux Concours International de Genève en 1990… excusez du peu ! Et puis, n’oublions pas que Rachmaninov avait voulu que cette musique, venue du cœur, y retourne. Et si l’œuvre avait été composée en prévision d’une grande tournée aux Etats-Unis, elle n’en était pas moins d’une intense émotion. Elle reléguait sa diabolique virtuosité au rang de moyen d’expression et non de fin en soi. Aucune sécheresse donc dans l’œuvre et dans l’interprétation, mais aucune vulgarité ou effusion inutile non plus… Un seul mot d’ordre : la transcendance !

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    Les mains de Rachmaninov



    Au moment de l’apogée du premier mouvement, dans la terrible cadence, le piano de Goerner est devenu orchestre à lui tout seul en déployant une force titanesque dans les accords rapides et puissants. Même lorsque les sons semblaient surgir de partout, on reconnaît facilement les thèmes du concerto… magie des plans sonores maîtrisés.

     

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    Et dans cette inhabituelle partie centrale de cadence, là où la flûte d’abord, le hautbois, la clarinette ensuite et le cor solo enfin, superbes l’un et l’autre, chantent le thème principal pianissimo, le piano s’est retiré, comme un insondable tapis sonore… profondément émouvant dans la complicité et la simplicité quasi mystiques qui semblaient, l’espace d’un instant, entrevoir l’éternité. Superbe !

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    Le deuxième mouvement, Intermezzo, saisissant par le contraste entre les mélodies orchestrales et une certaine violence du piano nous faisait voyager de l’émoi romantique sublime aux tréfonds tragiques de l’âme qui se cherche et déploie ses errances harmoniques dont Rachmaninov a le secret… C’est l’une des premières fois où, en entendant ce célèbre Adagio, on comprenait cet étrange intitulé, intermède, reliant, par une formidable vision de la multiplicité de l’âme humaine, les deux grands volets extérieurs.

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    Enfin, la bascule vers le final qui rétablissait le temps. En déployant ses propres mélodies et rythmes de chevauchée, il rappelait aussi les thèmes du premier mouvement et en affirmait ainsi son unité cyclique. Là encore, quelle maîtrise absolue ! Émotion suprême enfin, lorsque piano et orchestre après quarante-cinq minutes intenses entonnèrent le grand thème triomphant qui conclut l’œuvre… et qui clame enfin ce rythme signature si typique qui semble scander les syllabes Rach-ma-ni-nov en soulevant la salle dans un enthousiasme délirant. Ambiance des grands jours… et concert inoubliable! On en redemande…


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