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  • Anna Vinnitskaya

     

    Et puisque nous sommes en pleine session du Concours reine Elisabeth de Belgique, c’est l’occasion de reparler un peu de la dernière gagnante du concours de piano Anna Vinnitskaya qui vient de sortir son premier récital pour le label Ambroisie.

     

    La jeune pianiste russe (née en 1983) avait acquis la première place d’un concours de haut niveau en 2007 devant Plamena Mangova. Elle avait interprété en finale la superbe sonate n°13 de Beethoven « Quasi una fantasia » ainsi que le deuxième concerto de Prokofiev. J’avais été séduit par sa précision rythmique à toute épreuve et la grande variété de son jeu. Elle sait tout faire ! De la plus petite nuance au gigantesque fortissimo, du piano percussion au chant le plus pur, la jeune russe, assurément, promettait de grandes choses.


     

    Vinnitskaya et Mangova



     

    Lors qu concert des lauréats qu’elle avait donné à Liège avec le premier concerto de Chostakovitch et du fantastique « bis » qu’elle offrait au public de l’OPL avec « Fanfares », étude terrible tirée du premier livre de Ligeti, mon impression était confirmée. Elle a tout pour devenir une grande, malgré sa petite taille. Alors, j’attendais avec une certaine impatience la sortie d’un cd (autre que l’enregistrement du concours, formidable par ailleurs) qui viendrait nous dire ce qu’elle est devenue. Et je vous avoue que je n’ai pas été déçu. Elle a gardé toutes ses qualités et choisi son répertoire en fonction de son tempérament…profondément russe.


    Anna Vinnitskaya et l'Orchestre Philharmonique de Liège, dir. P. Rophé au Concert de Gala des Lauréats dans le premier Concerto pour piano de D. Chostakovitch


     

     

     

    Que du russe donc, pour ce récital costaud qui débute par la très ardue deuxième sonate de Serge Rachmaninov. Et il est vrai que, mis à part les concertos pour piano, on entend plus souvent les œuvres du compositeur qui touchent à la petite forme. Tout le programme de Vinnitskaya est centré sur des russes du XXème siècle et sur la sonate en particulier. Si la forme est bien plus utilisée au XIXème siècle qu’au XXème, elle comporte tout de même quelques jalons essentiels de l’histoire de la musique moderne. Assurément, la sonate de Rachmaninov en fait partie.

     

    Ecrite pendant la période russe du compositeur en 1913 et révisée en 1931 en Occident, la seconde sonate est l’une des œuvres les plus virtuoses de Rachmaninov. Mais, ce serait une erreur de cataloguer la pièce comme seulement démonstrative. Elle recouvre, au contraire, toutes les facettes du Rachmaninov de la maturité, avec sa fougue, son intensité et sa dramaturgie si unique. Elle fut composée pour un ancien condisciple du conservatoire, Matthieu Presman, mais ce fut Rachmaninov qui la créa à Moscou.

     

    Son tumultueux premier mouvement, son deuxième songeur, mélancolique en forme de variations qui s’amplifient avant de s’enfoncer dans un final qui cumule et conjugue la rage, la verve et le lyrisme, constituent un environnement rêvé pour la pianiste qui y déploie mille couleurs avec une aisance incroyable.


     

    Vinnitskaya au piano



     

    Le programme se poursuit avec la Chaconne de Sofia Gubaïdulina (née en 1931). La disciple de Chostakovitch a beaucoup travaillé sur les formes anciennes et les allusions aux compositeurs baroques. Ainsi, son superbe « Offertorium » pour violon et orchestre se base sur le thème de l’ « Offrande musicale » de Bach. La Chaconne, qui date de 1962, est typique des œuvres des compositeurs de cette génération (Schnittke, Denissov, …) qui devaient maintenir une avant-garde soviétique malgré les restrictions terribles du régime. Comme chez les anciens, la chaconne est un mouvement lent (issu de la danse ancienne) qui devient le thème de variations de plus en plus audacieuses. Le mouvement s’accélère progressivement pour aboutir à une sorte de toccata frénétique d’une virtuosité débordante. Comme dans le principe de la métamorphose, Gubaïdulina nous fait voyager à travers toutes les couleurs de la dramaturgie soviétique.

     

    Puis, c’est une sonate de Nikolay Medtner (1880-1951) que Vinnitskaya aborde. Compositeur post-romantique au destin particulier puisqu’il vécut en Angleterre à partir de 1936 avant d’être remarqué par Maharadjah de Mysore qui finança des enregistrements du compositeur par lui-même. Sa musique est d’une extrême difficulté technique et ses quatorze sonates sont peu jouées aujourd’hui. Son style, entre Brahms, Schumann, Rachmaninov et le premier Scriabine fut ressuscité par le pianiste russe Emil Gilels qui joua cette musique avec une telle perfection que personne ne peut y résister.  Anna Vinnitskaya se lance dans cette forme unique en un mouvement qu’est la Sonate-Réminiscence, opus 38 n°1. Loin des œuvres puissantes du cd, ce poème pianistique est d’une rare finesse que notre pianiste révèle magistralement. Comme une peinture animée, l’œuvre nous ouvre ses portes sur un monde délicat, fluide et très mélodique. Une belle découverte à approfondir sans doute.


     

    Vinnitskaya



     

    Le récital se referme, si on peut dire, par l’une des œuvres majeures du XXème siècle, la septième sonate de Serge Prokofiev. Composée en 1942, elle est la deuxième des trois sonates « de Guerre », toutes créées par Sviatoslav Richter, l’un des interprètes favoris de Prokofiev. Ecoutons d’ailleurs le grand Richter nous parler de la sonate que le compositeur lui avait confiée : « La sonate vous plonge dans l’ambiance inquiétante d’un monde qui a perdu l’équilibre et où règnent le désordre et l’incertitude. L’homme observe le déchaînement des forces mortifères. Mais tout ce dont il vit ne cesse d’exister pour lui. Il conserve ses sentiments et son amour. Il se joint à la protestation collective et ressent avec acuité le malheur commun. Une course irrésistible empreinte d’une volonté de vaincre balaie tout sur son passage. Puisant ses forces dans la lutte, elle devient une puissance gigantesque qui affirme sa vitalité ».

     

    Rien ne confirme les propos de Richter qui ne sont pas un programme officiel à l’œuvre. Pourtant, on peut comprendre la situation compliquée des compositeurs russes pendant la guerre. Ils avaient été déplacés des zones de combat et vivaient à l’écart de la guerre. Ils ne pouvaient cependant pas ignorer ce qui se passait et le pouvoir soviétique les forçait à donner au peuple un espoir par des propos patriotiques. Prokofiev, qui était revenu d’occident, était désormais interdit de voyages à l’étranger. Il ne pouvait se permettre aucune résistance. Si la pensée de Prokofiev va bien sur au-delà de l’explication de Richter, on y perçoit effectivement un monde froid et sec dans le premier mouvement, un lyrisme magnifique dans le deuxième et une sorte de toccata diabolique, « barbare » en guise de final (très éprouvant pour les poignets des pianistes). Vinnitskaya se sort de cette terrible sonate haut la main. La virtuosité de Prokofiev ne lui pose pas le moindre souci. Il en ressort une interprétation bouleversante, impitoyable, vraiment une œuvre de guerre.


    Anna Vinnitskaya lors du Concours Reine Elisabeth dans la Sonate n°13 de Beethoven


     

     

     

    Oui, décidément, Anna Vinnitskaya se porte très bien et continue de nous régaler de son talent. Tant mieux ! Voilà un cd à écouter sans modération. Ce n’est pas si courant ces derniers temps !

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