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  • Impassible ou exubérant?



    Force est de constater qu'un concert dirigé par Louis Langrée a toujours quelque chose d'exceptionnel... un son, une magie, une poésie, couleur inouïe, une simplicité dans l'attitude et une sympathie qui entraînent le public dans un voyage musical exceptionnel. ... L'occasion, pour moi, de méditer, une fois de plus sur l'impact d'un chef sur le public d'une salle de concert.

     

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    Louis Langrée.


    C'est souvent un débat entre une partie des auditeurs des concerts: le chef d'orchestre était trop agité ou, au contraire impassible. Nous avons tous en mémoire des exemples célèbres tels que les sauts et les mimiques de Leonard Bernstein. Exagérait-il son rôle de comédien? Non, il était tout à fait naturel que sa passion se manifeste par des mouvements du corps très animés. Était-il, en conséquence, un chef trop exubérant? Les musiciens vous diront que non. Inversément, Richard Strauss prétendait que le chef qui transpire sous les bras a déjà trop bougé! Pourtant, Strauss est considéré, avec Mahler, comme le pionnier de la direction d'orchestre moderne. Alors, où est l'équilibre et peut-il y en avoir un?

    La musique est comme toute manifestation humaine. Elle implique l'être qui la produit avec une force telle que s'il n'est pas lui-même, il ne réalise pas l'alchimie nécessaire à l'expression de l'oeuvre. Être soi-même, voila le mot d'ordre! Et finalement, peu importe ce que pense un public qui se braque sur l'attitude corporelle d'un chef, même si parfois, des réputations se font ou se défont par le seul fait du public. On a beaucoup parlé de l'"ego" des chefs d'orchestre, comme de celui des artistes de toutes sortes d'ailleurs. Mais, à vrai dire, c'est seulement le résultat qui compte. Comprenez-moi bien, le chef d'orchestre possède bien un rôle de médiateur, d'interprète de l'oeuvre et son attitude publique contribue à l'expression musicale.

     

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    Il n'empêche que parfois, la démesure des gestes peut provoquer une distraction de l'auditeur... voire de l'orchestre! Mais cela se produit lorsque le geste est inutile, superflu  ou absurde et il n'est alors pas suivi des effets escomptés au sein de l'orchestre. Car ce geste inutile, s'il peut être un accident, est aussi le propre d'un mauvais chef qui s'agite sans effet, qui compense un manque de profondeur par une attitude qui fait de lui plus un comédien qu'un musicien et l'inverse est tout aussi vrai. Dans ces cas là, c'est l'orchestre qui assure la poursuite du concert. Même avec un mauvais chef, la plupart des orchestres assurent un "minimum" de qualité musicale. Ils sauvent ainsi la soirée... et leiur réputation.

    Si quelques rares distraits peuvent se laisser abuser, le mélomane et, à plus forte raison, le musicien ne sont pas dupes. Reynaldo Hahn (1874-1947), chef d'orchestre, critique musical et compositeur français, exprime ainsi ce problème:

     

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    Reynaldo Hahn, par Lucie Lambert (1907)


    « Le chef d'orchestre qui remue trop est insupportable: « la vraie lumière est tranquille, dit à ce sujet Gounod, et quand le poète antique veut exprimer la puissance de Jupiter, il nous le montre faisant trembler d'un signe de tête l'Olympe tout entier ». Mais l'impassibilité a également ses inconvénients. Je me rappelle une exécution de la dernière symphonie de Mozart, dirigée à Salzbourg par Karl Muck. C'était évidemment un très bon chef d'orchestre et l'exécution était impeccable.

    Mais que n'aurait-on pas donné pour que cet homme fît quelques gestes! A n'en pas douter, la fugue du final eût produit un tout autre effet, celui qu'elle doit produire par sa progression formidable, par sa véhémence, par sa rayonnante chaleur.

    Il suffisait pour cela d'un peu de stimulant: il eût fallu que Muck parût contribuer à l'épanchement du torrent musical au lieu d'y assister, semblait-il, comme la chose la plus naturelle du monde. En effet, il est indispensable que les musiciens perçoivent chez celui qui les dirige une émotion, qu'ils le sentent vibrer avec eux, qu'il y ait entre eux et lui un « contact »; or, pour cela, il faut qu'il leur fasse comprendre ce qu'il ressent et, par conséquent, qu'il l'exprime plus ou moins » (Thèmes variés, 1946).

    Tout l'art du chef d'orchestre est ainsi résumé. mais les traités de direction d'orchestre mettent en garde: il faut toujours préserver cette distanciation entre l'oeuvre et le chef, entre l'orchestre et le chef, il est absolument nécessaire de jouer l'équilibriste entre passion et maîtrise. En d'autres mots, le chef ne doit jamais se laisser complètement se laisser submerger pas l'émotion au point d'en perdre ses moyens. Être emporté par l'émotion de l'instant nourrie par le son, l'intensité, le phrasé et tout ce qui découle de la musique, voilà l'un des dangers. pourtant, le même chef ne doit jamais laisser s'éteindre la passion qui l'anime car c'est elle qui porte l'orchestre et qui nourrit l'oeuvre d'un souffle vital.

     

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    Leonard Bernstein en répétition.


    Le chef doit être acteur et spectateur à la fois, et, pour reprendre un phrase de Henri-Claude Fantapié: "C'est un beau cas de schizophrénie. Au pupitre, il agit directement sur l'orchestre, il est dans l'éla (re)créatif, acteur passionné et démiurge. De sa place virtuelle dans la salle, au milieu des auditeurs, il agit en critique impartial de ce qu'il suscite, il se corrige, modifie les équilibres, change les options, voit ses limites et découvre de nouveaux horizons".

     

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    Richard Strauss en concert.


    Cet extraordinaire équilibre se manifeste par une attitude corporelle différente chez chaque être humain, les uns bougeant plus que les autres. La qualité d'un chef ne se juge donc jamais aux mouvements de son corps. Le résultat sonore est le seul garant de la qualité d'un chef. Et ce dernier ne peut atteindre la vérité musicale que s'il offre à l'orchestre et au public toute sa sincérité, son authenticité. Et à ce jeux là, Louis Langrée fait partie de ceux qui donnent sur la scène toute la force de leur inspiration. Ici, jamais de "paraître" ni de "frime"... et d'ailleurs ces attitudes ne payent jamais bien longtemps, ...l'indifférence non plus d'ailleurs! Tôt ou tard, l'usurpateur est démasqué. Inversément, les valeurs sûres seront ceux qui, dans cette bien étrange schizophrénie, parviendront paradoxalement à l'équilibre, seul vrai vecteur de liberté.

     

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