herbig

  • Egmont



    C'est donc sur la tragédie de Goethe, Egmont, que Beethoven écrit une musique de scène en 1809 qui va recueillir les avis les plus enthousiastes des observateurs de l'époque. Aujourd'hui, seule l'ouverture a gardé un grand prestige et reste au répertoire des concerts aux côtés de l'ouverture de Coriolan et des trois Léonore. Mais gardons-nous de croire que ces ouvertures ne sont que des apéritifs musicaux servant à faire patienter l'auditeur avant les « plats de consistance ». Au contraire, ces pièces sont de véritables chefs-d'œuvre qui témoignent des qualités de condensation tout autant que d'efficacité narrative du compositeur.

     

    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig

    Ch. A. Fraikin, Statue des comtes Egmont et Hornes au Petit Sablon à Bruxelles (1864)




    Et de fait, comme dans l'ouverture d'opéra, il convient d'exprimer la quintessence du drame à travers quelques minutes de musique seulement. Il faut donc une grande efficacité de la thématique et de sa mise en forme.

     

    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig

    Portrait du comte d'Egmont




    La pièce de théâtre de l'illustre poète, écrite en 1788, reprend, en l'aménageant, l'histoire de Lamoral, comte d'Egmont, prince de Grave. L'homme était né en 1522 dans le Hainaut. Il était devenu un capitaine général général des Pays-Bas et conseiller d'État de Flandre et d'Artois sous le terrible Philippe II d'Espagne. Aux côtés de Guillaume d'Orange et du comte de Hornes, il s'éleva contre les abus envers les libertés des citoyens des Provinces, que celles-ci soient religieuses ou économiques. En 1565, il fit même un voyage jusqu'à la cour d'Espagne pour informer Philippe II de ses désaccords avec sa politique. A son retour au pays, une insurrection, la « Révolte des Gueux », débuta et Egmont fit appliquer les lois du roi.

    Mais lorsque le duc d'Albe arriva dans les Provinces des Pays-Bas, Guillaume d'Orange s'échappa de Bruxelles et conseilla au comte d'Egmont et au comte de Hornes d'en faire autant. Ils n'en firent rien et furent capturés, jugés et condamnés à mort bien qu'ils ne furent pas protestants. L'exécution eut lieu sur la Grand-Place de Bruxelles le 5 juin 1568. Cet événement marque le début de la guerre de Quatre-Vingts Ans qui, à terme, permettra aux provinces du nord d'accéder à l'indépendance. Les deux personnes font donc figure de héros et symbolisant la résistance contre l'autorité du roi d'Espagne et la grandeur de l'idéal populaire. Même si Goethe transforme légèrement la dramaturgie en s'inspirant des tragédies de Shakespeare et en y insérant le personnage féminin de Clärchen (Clairette), sorte d'Eternel féminin permettant à Egmont de mourir dans la plénitude, l'œuvre reste le récit d'un homme qui a foi en la bonté et qui devient le symbole d'une politique cherchant la justice et la liberté face à l'oppression d'un despote... C'est bien là toute la pensée beethovenienne qui se résumait chez Goethe.

     

    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig

    Clärchen supplie Egmont de la laisser prendre le poison et de mourir pour que lui, le héros, puisse faire face sereinement à sa propre condamnation.




    L'ouverture qui dure quelques huit minutes, se divise en trois parties. Elle reprend un orchestre semblable à celui de la Cinquième Symphonie qu'elle évoque d'ailleurs bien souvent. Seuls les trombones qui figurent dans le final de la symphonie ne sont pas repris pour l'ouverture. Trois sections, donc, qui comportent chacune leurs affects particuliers.

     



    La pièce s'ouvre par une introduction lente (Sostenuto ma non troppo) et débute par un immense accord dramatique de fa mineur créant d'emblée une tension énorme teintés du fatalisme de l'oppression. Une sorte de choral teinté de marche funèbre aux cordes semble accentuer la lourdeur du climat et désigner la mort. Un troisième motif, une plaine reprise en imitation aux bois semble suspendre le temps dans une douleur extrême que certains commentateurs ont voulu attribuer à la mort de Clärchen. Ces trois motifs initiaux reviennent alors avec une force accrue que les timbales soulignent.

     

    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig




    Puis, un motif de six notes, qui s'enroule sur lui-même, répété de nombreuses fois comme un chant de douleur, finit par s'accélérer et, comme une spirale qui s'accélère, nous entraine dans le mouvement rapide qui déploie alors ses nouveaux thèmes.

     

    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig




    Cette partie (Allegro) est construite comme une forme-sonate avec ses deux thèmes. Le premier est assez ambigu puisqu'il propose une sorte de mélodie hymnique aux violons tandis que les violoncelles dessinent une courbe tragique. Opposition simultanée entre l'hymne qui symbolise l'élan national et la catabase des cordes graves qui annonce la tragédie et la mort du héros. Ce thème très riche donc se prolonge par un motif qu'on connait bien puisque c'est celui du destin (pom, pom, pom, pom). Très tendu, décliné dans toutes la tessiture de cordes, il exprime la luute héroïque de l'homme face à son destin.

     

    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig

     

     

     

    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig




    Le second thème est très étrange. Divisé en deux brefs motifs, un violent aux cordes puis un plus doux aux vents, il est dans la tonalité de la bémol majeur et est très condensé. Une conclusion en gammes ascendantes soulèvent l'enthousiasme et la foi dans l'héroïsme du héros. C'était l'exposition.


    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig

    Le développement est bref et uniquement consacré aux différentes parties du premier thème que Beethoven traite de manière tempétueuse. La réexposition reprend nos deux grands thèmes en les amplifiant un peu. La conclusion de cette reprise aboutit à l'image de la mise à mort d'Egmont. Une chute des violons, un silence terrifiant, puis quatre longues notes aux bois, sorte d'ultime citation du motif du destin. Tout est fini? Non, par pour Beethoven qui voil là l'occasion d'un triomphe et d'une victoire posthumes.


    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig

     



    Et c'est la dernière partie, sorte d'immense coda (Allegro con brio) qui, un peu comme l'éclatant final de la Cinquième symphonie, lance une véritable thématique de victoire. Puissante, triomphante, cette fin inoubliable fait sonner l'orchestre d'une manière si titanesque que l'image du héros victorieux, Egmont, s'impose à nous comme l'emblème de toutes les victoires contre toutes les expressions.


     

    beethoven,egmont,goethe,oprl,herbig

    Louis Gallait, les derniers hommages rendus comtes d'Egmont et de Hornes (1859)




    La mort d'Egmont est sa victoire exprimée bruyamment par l'orchestre, celle de Coriolan, par contre, est un échec et elle montre un orchestre en pleine dissolution. Deux rhétoriques opposées pour deux héros si beethovenniens au destin pourtant tragique...!  Egmont, aboutit pleinement à l'Absolu. Voilà le message de Beethoven, voilà toute l'importance de cette musique dans la compréhension du compositeur!

    Lien permanent Catégories : Musique 1 commentaire