hokusai

  • Un japonais à Paris

     

    Je me souviens de l’enthousiasme qu’avait suscité chez moi la découverte de l’œuvre de Katsushika Hokusai (1760-1849) lors de mes études d’histoire de l’art. L’artiste, « ivre de dessin », comme il se nommait lui-même à la fin de sa vie, nous a laissé une production particulièrement abondante avec ses quelques 30 000 dessins, estampes et peintures.


     Autoportrait d'Hokusai

    Autoportrait d'Hokusai


    L’histoire japonaise est méconnue dans nos régions. Les historiens l’ont divisée en 14 périodes qui s’étendent de la préhistoire à nos jours. Celle qui nous occupe aujourd’hui se nomme l’Époque d’Edo. Elle débute vers 1600 et se termine en 1868, recouvrant ainsi ce que nous nommons une partie des temps modernes ainsi qu’en esthétique, les périodes baroque, classique et le début du romantisme. C’est vers la fin de cette époque qui voit la domination du shogunat des Tokugawa dont Edo (ancien nom de Tokyo) est la capitale. L’époque est caractérisée par la fermeture du pays sur lui-même. Le Japon ne conserve que quelques liens diplomatiques avec la Corée et seule la Chine et la Hollande entretiennent encore des liens commerciaux avec lui.

    Le développement des classes marchandes à cette époque est un facteur déterminant dans l’essor des arts et de la littérature. Trois domaines artistiques profitent de la floraison du commerce et de l’expansion des villes : le Kabuki (théâtre populaire), les Haïku (courts poèmes) et l’Ukiyo-e (les estampes).

    Définir l’Ukiyo-e n’est pas chose aisée. Cette citation d’époque peut nous éclairer quelque peu sur le concept de l’éphémère qui en est l’essence : « Nous ne vivons que pour l’instant ou nous admirons la splendeur du clair de lune, de la neige, des fleurs de cerisiers et des feuilles colorées de l’érable. Nous jouissons du jour, enivrés par le vin, sans nous laisser dégriser par la misère qui nous fixe de son regard. Dérivant comme une calebasse emportée par le courant de la rivière, nous ne nous laissons pas décourager un seul instant. C’est ce qu’on appelle le monde flottant et éphémère. » Asai Ryoi, Récit du monde éphémère des plaisirs, Kyoto 1661.


     La Grande Vague de Kanagawa (1831)

     La Grande vague de Kanagawa (1831)


    L’Ukiyo-e correspond à ce que nous appelons les estampes. Cet art eut un important impact en France, à travers le « Japonisme » et l’attrait général pour l’art oriental à la charnière des deux siècles. Son influence se fit sentir chez de nombreux peintres français dont Monet, Gauguin, Degas, Van Gogh, … L’impressionnisme lui doit beaucoup. L’intérêt des Occidentaux a surpris les Japonais car l’estampe était, pour eux, un travail de valeur éphémère. Elle représentait des situations où les valeurs étaient inverses à celles prônées par le bakufu, sorte de castes sociales : l’argent était plus important que le rang, le peuple était « supérieur » aux puissants, etc. Cet art débuta au XVIIè siècle, d’abord en noir et blanc. On attribue généralement sa création à Iwa Matabei. Au XVIIIè siècle, son élaboration devint plus « complexe » avec le passage à la couleur, puisque ce travail artistique nécessitait une coopération entre l’artiste, le graveur et le peintre ou le maniement des diverses techniques par le même homme. L’Ukiyo-e connut son apogée au XIXè siècle, notamment grâce à Hiroshige et Hokusai.

     


    Hokusai

     Reconstitution du Ponton de Sano dans la province de Kozube, par Hokusai


     

    Hokusai a été l’un des premiers artistes japonais à attirer les critiques et les collectionneurs européens dès 1860. Edmond de Goncourt, collectionneur français, rédigea la première monographie sur l’artiste. La célébrité d’Hokusai fut plus grande en Europe qu’au Japon où il mourut d’ailleurs dans la misère à l’âge de 89 ans. Si nous connaissons surtout les fameuses estampes représentant les vues du Mont Fuji (La couverture de la partition de La Mer de Debussy en montre une et le compositeur s’en serait inspiré lors de la composition), mais nous découvrons seulement les quelques grandes peintures, et les recueils de Mangas (littéralement « image dérisoire »), ensemble de croquis pris sur le vif et souvent caricaturaux. Ils nous montrent les gens du peuple, les petits métiers et les animaux souvent en mouvement. On peut affirmer que l’artiste est l’ancêtre des mangas actuels (bande dessinée japonaise).


     Hokusai Manga

     

     


    Son art novateur est toujours très raffiné et, dans sa diversité, s’adresse à tous les publics. Les paysages, les scènes de genre et l’érotisme lié à son amour de la femme (l’érotisme japonais faisait partie intégrante du divertissement de la classe des marchands. Il permettait de lutter contre la prostitution interdite et pourchassée).

     


    Hokusai, La femme du pêcheur

    La femme du pêcheur de Hokusai


     

    L’homme fut à la recherche de la perfection. Dans la postface des Cent vues du Mont Fuji, Hokusai déclare :  « Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante dix ans. C’est à l’âge de soixante treize ans que j’ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l’âge de quatre vingt ans, j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent dix ans, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole. Ecrit, à l’âge de soixante quinze ans par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gakyo Rojin, le vieillard fou de dessin ». Il aurait déclaré sur son lit de mort:  « Si j’avais eu cinq ans de plus, j’aurais pu devenir un véritable peintre… ».

       

     

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