honegger

  • Pacific 231

     

    Et pour conclure cet épisode ferroviaire, je voudrais revenir un instant sur la pièce la plus moderne du programme de l’Orchestre philharmonique de Liège à la gare des Guillemins, le célèbre « Pacific 231 » (1923) d’Arthur Honegger (1892-1955). 

    J’évoquais, la semaine dernière, l’attrait des artistes pour le train, pour la vitesse et pour cette paraphrase de l’existence que peut constituer dans l’imaginaire, la voie ferrée (les temps) et le train (les individus projetés sur la ligne du temps). Si les peintres ont cherché à montrer le mouvement avec un art statique par essence (le tableau ne bouge pas), les musiciens ont la capacité, puisqu’ils jouent avec des segments de temps, de figurer la vitesse, la lenteur, l’accélération ou la décélération. Dans cet esprit, le mouvement symphonique du compositeur franco-suisse illustre tout à fait le parallèle que l’on peut faire entre l’existence et le train.


     

    Honegger Arthur
     Arthur Honegger


    En effet, il ne s’agissait pas uniquement pour Honegger, de représenter la fameuse locomotive à vapeur et à grande vitesse, mais son travail était surtout animé par un travail sur les rythmes, les orchestrations et la dynamique. Il s’agissait d’une étude pour orchestre qui mettrait en évidence une mise en marche, une accélération et un crescendo, aboutissant à la transcendance avant la décélération et le decrescendo revenant progressivement à l’état de repos. Le compositeur s’en est d’ailleurs expliqué (ou justifié suite aux nombreuses descriptions suscitées par l’œuvre) : « Ce que j’ai cherché, ce n’est pas l’imitation des bruits de la locomotive, mais la traduction d’une impression visuelle et d’une jouissance physique par une construction musicale. Elle part de la contemplation objective : la tranquille respiration de la machine au repos, l’effort du démarrage, l’accroissement progressif de la vitesse pour parvenir à l’état lyrique, au pathétique du train de 300 tonnes lancé en pleine nuit à 120 à l’heure ». 

    C’est donc bien d’une accélération mathématique qu’il s’agit du rythme tandis que le mouvement lui-même se ralentit. Mais, vous l’aurez noté, Honegger est assez maladroit dans sa justification. Il évoque bien le train et la machine et le titre du mouvement, s’il ne répond pas uniquement à un programme préalable, est tout de même très parlant. D’ailleurs, par ailleurs, il confie : « J’ai toujours aimé passionnément les locomotives ; pour moi, ce sont des êtres vivants et je les aime comme d’autres aiment les femmes ou les chevaux » (commentaire d’ailleurs fort peu diplomate vis à vis des femmes !). 

    Dans les années 1920, une locomotive, au départ produite pour circuler sur la côte ouest des Etats-Unis, la Pacific 231 semblait l’une des plus puissantes machines en circulation. Son nom provient donc la localisation de son activité (il existait aussi une Atlantic pour la côte est). Le nombre 231 qui suit son nom, désigne ses roues : deux petites roues latérales à l’avant, trois grandes roues au milieu et une petite à l’arrière. Cette machine fut également en circulation sur les lignes européennes et la France, comme la Belgique, en possédait plusieurs. Certaines furent même fabriquées dans les usines Cockerill à Seraing près de Liège. La société ferroviaire belge l’utilisait pour les lignes difficiles par leur dénivelé (vers le Luxembourg) car sa puissance lui permettait de garder, même dans des conditions plus difficiles, un rapport de rapidité correct.


     

    Pacific 231 b
     


    La Pacific 231 d’Honegger n’est probablement pas un modèle fabriqué en Belgique, mais peu importe. Sa vitesse fascinait le compositeur. La structure de l’œuvre est celle d’un grand choral. Le compositeur affirmait même que sa référence chorale pour l’œuvre avait été Bach ! Il comporte huit sections qui s’enchaînent imperceptiblement. La première est une courte introduction lente qui voit apparaître les premières manifestations des cors avec sourdine et, plus tard, du tuba.


     

     

    Honegger Pacific 231
     


     

    La deuxième section montre le démarrage du colossal engin par des diminutions rythmiques et des intervalles qui s’écartent le plus en plus les uns des autres. La section suivante trouve une sorte de vitesse régulière, qui n’est qu’une étape dans la progression. La quatrième reprend l’accélération des valeurs rythmiques. Dans la cinquième partie, le train est lancé dans la nuit à toute allure et sa régularité n’a d’égale que celle du métronome. La sixième partie maintient la régularité, mais à l’aide d’autres formes rythmique. Des triolets virevoltants (expression de Harry Halbreich, dans son ouvrage sur Honegger publié chez Fayard). C’est la joie de la vitesse. La septième section constitue le sommet de l’œuvre. L’orchestre clame à toute voix le thème du choral dans toute sa splendeur. C’est le fameux état lyrique. Avec un peu d’imagination, nous pouvons nous représenter les pistons et les engrenages de la machine. Un énorme fracas achève cette partie annonçant le pathétisme final. La dernière section, sorte de coda brève, illustre la décélération très rapide de l’immense machine et fait ressentir cette énorme force de freinage pour enfin immobiliser la masse d’acier sur l’ultime et unique unisson de la partition. 

    Dès sa création, à l’Opéra de Paris en 1924 sous la direction de Serge Koussevitzky (bien qu’elle soit dédiée à E. Ansermet), le succès fut considérable. Pendant bien longtemps, Pacific 231 fut l’œuvre la plus connue d’Honegger. Nul doute que l’attrait des hommes pour la vitesse et la technologie y furent pour beaucoup. Aujourd’hui, même si nous reconnaissons là un témoignage bien dépassé par le modernisme et les trains à grand vitesse, on ne peut s’empêcher de rêver à la griserie que pouvait produire 120 km à l’heure dans les années 1920. Ne perdons pas de vue que le chemin de fer n’avait pas encore un siècle et que un demi siècle auparavant, il fallait encore quatorze heures (de nuit, douze le jour) pour relier Bruxelles et Paris en train ! La Pacific 231 était une avancée considérable et fascinante. L’œuvre d’Honegger n’est cependant pas reléguée pour la cause au rang des antiquités. Elle reste saisissante et prouve, avec un modernisme encore d’actualité, que l’art musical joue sur le temps, la vitesse et, surtout, qu’elle en permet l’élasticité. 

    On ne pourra cependant pas en vouloir aux nombreux auditeurs d’hier et d’aujourd’hui d’y ressentir le modèle de locomotive dont se défendait le compositeur. Le film, court métrage) de Jean Mitry que vous pouvez visionner ci-dessous a reçu la palme du meilleur montage en 1949 au Festival de Cannes. Il porte le nom de la locomotive légendaire et illustre la musique d’Honegger. Les images restent splendides... et impressionnantes! 


     

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