hurlement

  • Hurlement



    Inutile de faire un décompte des catastrophes humaines qui se déroulent sous nos yeux ces derniers temps ! Entre les gens tout près de chez nous, dans un des pays les plus riches du monde, qui n’ont plus les moyens de se chauffer ou de manger en hiver, les bombardements et la répression qui déciment la population syrienne en un génocide inadmissible, le désastre grec dont on se demande bien l’issue, les menaces de l’Iran contre le monde entier, les promesses non tenues des Révolutions arabes, l’insolence intolérable des agences de notation, l’irresponsabilité des banques et des spéculateurs, le système tout entier qui parait  corrompu par l’appât du gain,… j’en passe, malheureusement, j’ai seulement envie de hurler : « Assez ! C’est assez ! »

    Mais où est donc passé le souci de l’être ? Comment sortir d’une situation où les valeurs humaines n’ont plus la moindre importance pour ceux qui détiennent le pouvoir ? Mais qui détient le pouvoir ? Ne sommes-nous pas complètement dépassés par des machines ? Le monde est-il dominé par une oligarchie qui, à force, est parvenue à mettre à genou des peuples entiers ? Qui sera le prochain ? Quand on pense qu’il y a assez de richesses sur cette terre pour nourrir toute sa population ! Quand on comprend que les fortunes immenses et indécentes pourraient racheter les dettes du monde entier… Alors je me sens un peu comme cet être qui crie, de toutes ses forces, dans le fameux tableau d’Edvard Munch (1863-1944).

    Je ne résiste pas à reprendre quelques phrases de commentaire de Françoise Barbe-Gall qui, en 2008, dans un article consacré au « Cri » (1893), fait bien sentir les raisons et la teneur de ce terrible hurlement existentiel :

     

    Munch, Cri, Hurlement, Actualité, Crise




    « Aujourd’hui, il est sans fin, ce pont. On ne se rappelle plus où il a commencé. Ni quand on est arrivé. Dans quelle direction il faudrait aller pour retrouver son chemin. Pourquoi on est venu là. Où est-ce qu’on allait quand tout à changé ? Il faut partir avant que le paysage ne soit complètement méconnaissable. Mais le sol se dérobe encore plus vite. Le pinceau l’a enduit d’une pâte aussi glissante que du savon. Des lignes jaunes et rouges, malhabiles, s’efforcent de dessiner on ne sait quoi à la surface. Des planches de bois, le reflet de la lumière ? Le bleu dur, au-delà du pont, anéantit les distances. La vue en contrebas se rapproche au point de devenir un mur. La terreur coupe les jambes. Le tableau aussi.

    Il tien sa tête entre les mains, il se cramponne à lui-même. Il écrase son visage contre la toile comme si c’était une vitre. Le tableau est une fenêtre trop bien fermée. Personne n’entend. Son corps se balance comme une herbe folle. Les touches de couleur ne parviennent pas à le saisir. Un filament brun lui lèche le côté. Pour rien. Son corps n’a déjà plus de forme. Si seulement c’était un grand vent, une force venue de la nature qui se déchaîne et qu’on puisse subir en sachant qu’elle finira par s’apaiser.

    On voudrait tellement trouver de bonnes raisons. Des prétextes acceptables pour expliquer ce qui se passe. Une catastrophe, un fléau tels que la peinture romantique aimait les décrire : des naufrages et de beaux désastres qui mettaient les hommes au défi d’affronter la puissance des éléments. Un coucher de soleil particulièrement sanglant. Parfois, il suffisait du regard méditatif du héros posé sur les remous du monde pour entrevoir une grandiose destinée. L’issue incertaine des combats n’en menaçait pas la grandeur. Elle apprenait au spectateur qu’une image inquiétante peut séduire par ce qu’elle promet autant que par ce qu’elle montre.

    Le tableau de Munch ne donne pas envie d’attendre. Il ne laisse présager aucun dénouement spectaculaire. Seulement la disparition d’un monde qui se liquéfie. […] C’est l’époque qui veut cela. Mais dans son œuvre, les teintes plates des fameux crépons ne tiennent pas en place. Elles déferlent sur la toile et entrainent implacablement les gens et les choses vers leur dissolution. »

    Il faut bien avouer que cette interprétation est pénétrante et que les liens avec notre situation actuelle sont prophétiques. Le « Cri » de Munch me ramène à cet effroi qui me prend lorsque j’écoute des journaux télévisés ou radiophoniques, lorsque je lis la presse. Partout cette même sensation apocalyptique d’un monde sur le déclin. Je ne suis pas de nature pessimiste, bien au contraire. Je serais peut-être même de ceux qui veulent toujours croire que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, mais avouons-le, les perspectives ne sont pas réjouissantes. Le monde entier se débat dans une spirale infernale que nous avons créée de toutes pièces. … Et quelle que soit l’action entreprise, elle semble inutile. Est-ce parce qu’elle n’est pas adaptée ? Est-ce de l’incompétence ? Par manque de fédération entre les hommes ? Ou est-ce parce que nous nous accrochons désespérément et inutilement à un modèle économique et politique obsolète. Je vous avoue ne pas avoir de réponse. Et c’est justement quand les réponses et les espoirs viennent à manquer que se forme, tout au fond de nous-mêmes, ce qui devient un cri existentiel, impossible à refouler et qui témoigne d’un total désarroi. Les Grecs, comme tous les êtres humains plongés dans la misère de par le monde, et il y en a beaucoup, sont si proches de cette œuvre peinte il y a plus d’un siècle.

    Lien permanent Catégories : Actualité, Arts 0 commentaire