imagination

  • Instant choisi… (2)



    Il arrive qu’au détour d’une promenade, un paysage ou quelque objet banal déclenche chez le spectateur attentif une série de réflexions plus ou moins sérieuses où l’imagination déborde et où la réalité s’efface au profit de l’imaginaire. Se frôlent et s’entrechoquent alors des considérations esthétiques, des émotions et, in fine, le sentiment que l’aléatoire fait parfois très bien les choses.

    Ainsi de ces deux images, photographies que j’ai prises durant ces dernières vacances, issues de deux environnements différents, opposés, même, et qui ont suscité un sourire, une bonne humeur… un émerveillement.

    La première, c’est cette souche d’arbre rencontrée lors d’une promenade dans les bois de Stoumont il y a une quinzaine de jours.

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    Impossible de ne pas être saisi par la ressemblance entre cette souche et une tête de chien ou de loup ! On y distingue sans difficulté les oreilles pointées, le museau et même la truffe, les yeux, le cou… bref, on a l’impression que cet animal va sortir de terre et se mettre à courir devant le promeneur. Illusion visuelle ? Hasard de la nature, en tous cas. Car sous un autre angle, rien n’y fait, la souche n’est qu’une souche, l’animal a disparu et rien ne peut y faire penser.

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    Incroyable donc que cette vision… serait-ce le fameux loup, celui qui a dévoré dans d’autres temps le Petit Chaperon rouge et qui sommeille là en attendant le passage d’autres humains à croquer ? Serait-ce un loup-garou qui, dissimulé sous les feuilles, prétend à redevenir un humain, un des fantasmes à la mode de nos adolescents ? Serait-ce encore un farceur qui, pour troubler le promeneur, a façonné cette tête à l’image de son fidèle compagnon ? Mais non, sans doute rien de tout cela ! Et cette association d’idées n’est que culturelle. Il n’empêche, elle déclenche un émerveillement mêlée à une certaine forme d’inquiétude. Ce sont sans doute nombre d’archétypes enfouis au fond de nous-mêmes qui ressurgissent alors… la peur du loup, la fidélité du chien compagnon, les mystères liés aux forets et aux mystères qui s’y déroulent…




    Rassurez-vous, je ne me suis pas pris pour un nouveau chaperon rouge… non, cela m’a fait repenser à l’Enfant et les Sortilèges de Colette et de Ravel, où l’enfant désobéissant est assailli par une foule d’objets inanimés qui soudain se mettent en mouvement pour son plus grand malheur. Le chant plaintif des arbres, très impressionnant m’est alors revenu à la mémoire… un psychologue en tirerait sans doute d’étranges conclusions…

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    L’autre image, ci-dessus, est issue d’un musée… euh d’un magasin… pendant la période des soldes de juillet. Si je déteste les boutiques de vêtements… il est néanmoins nécessaire de les fréquenter plus ou moins longuement en fonction de la personne que vous accompagnez. Ma fille, par exemple, essaye tout le magasin avant de trouver que rien ne lui convient !

    C’est justement pendant ces longues minutes d’attente, dans le couloir des cabines d’essayage d’un magasin du centre-ville que, dans la torpeur de l’endroit surchauffé, je me suis rendu compte du spectacle qui se déroulait devant moi… Une œuvre d’art moderne où des jambes de femmes d’une incroyable blancheur, sans corps reposaient, les pieds en l’air, sur un socle d’un rouge magnifique rouge.

    Frappé par le rythme de la composition, la marche inversée des trois paires de jambes déclencha immédiatement en moi une réflexion sur le monde qui, sous de multiples aspects, semble marcher à l’envers. Les jambes ont supplanté l’esprit, symbole d’une société où les êtres humains, tels des automates, n’obéissent plus qu’à la société de consommation dans l’illusion d’un bonheur ultime que représente l’achat des vêtements et des objets de toutes sortes. C’est comme si cette œuvre d’art avait été placée là comme une incitation à la réflexion du client… non pas du client, celui-ci est bien trop occupé à essayer la robe à la mode, non, celle de celui qui se demande ce qu’il fait là à attendre un peu gauchement la fin d’un rituel, celui de la préparation à l’achat. Je me sens d’ailleurs toujours très gauche dans ces circonstances, à la fois encombrant, je ne sais où me mettre, et un peu voyeur lorsque les dames viennent essayer la tenue qu’elles convoitent et s’exhibent, parfois sans pudeur, sous les yeux embarrassés de l’étranger que je suis.

    Retour à la raison. Je délirais… sans doute à cause de cette terrible chaleur, d’une attente interminable… je divaguais. Mon émotion esthétique, certes réelle, n’était motivée que par d’illusoires déductions. En fait, l’apprentie du magasin avait entreposé là, non sans goût, des morceaux de mannequins inutilisés pour l’étalage minimaliste de la période des soldes. Point d’œuvre d’art, donc, non,… et pourtant…elle avait suscité en moi une réflexion sur le répétitif du temps, sur la société de consommation et la marche du monde, sur la sensualité et la pudeur… pas mal, non ?

    Ne vous méprenez pas sur mon propos. Il ne s’agit nullement de tout considérer comme de l’art. L’art est une discipline consciente, où l’artiste, dans la plupart des cas, véhicule un message (ou cherche à véhiculer un non-message) à l’aide d’une forme. Dans le cas de la souche d’arbre, il n’y a évidemment aucune dimension artistique. Si la Nature est belle, elle n’est pas l’œuvre de l’Homme. Certains diront qu’elle est celle de Dieu…je leur laisse la responsabilité de leur propos. Et dans le cas des mannequins, il se peut que l’instinct artistique humain, le goût d’une forme équilibrée, l’association des couleurs ait fait son œuvre avec ou sans intention particulière.

    Dans tous les cas, c’est le récepteur de l’image qui y voit ce qu’il veut… ou ce qu’il peut, il croit y distinguer ce qui correspond à sa vision du monde, à ses images intérieures, à ses joies, à ses peines, ses espérances et ses peurs, bref à sa culture et à sa psychologie. Mais il me semble que tout ce qui crée chez nous une réflexion, une association d’idées et, à fortiori, une émotion est bon à prendre et nous enrichit.

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