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  • Culture et évolution



    Je reviens un instant sur la citation de Michael Moore que je plaçais dimanche sur mon blog après l’avoir lue ailleurs dans la suite des événements de Liège. C’était hier la cérémonie officielle d’hommage aux victimes et on peut dire que les liégeois, comme tous les participants à ce rassemblement ont respecté dans la dignité la blessure irréparable des victimes et de leurs parents. Il ne s'agit nullement d'encore revenir sur les faits tellement commentés par tous et partout... les blessures ont besoin de calme pour cicatriser. Mais rien n'interdit de s'interroger sur la société qui subit de tels actes et qui y réagit comme elle peut.

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    Émotion forte et empathie et respect des liégeois qui sont venus témoigner leur peine Place Saint-Lambert



    « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence, voilà l’équation ». Et ce qui me semble important ici n’est pas le constat d’une inévitable violence, mais le pourquoi de tant d’ignorance… Et d’abord que signifie « l’ignorance » ? Je ne prétends pas donner de réponse ici à un problème si fondamental de notre société, mais exprimer quelques idées qui me sont venues suite au traumatisme que j’ai subi, comme tous les êtres sensibles lors de ces événements. C’est sans doute une manière pour moi de les expulser et de créer cet effet de catharsis si important pour notre équilibre humain.

    Dans son livre Beast and Man publié en 1978, la philosophe britannique Mary Midgley évalue l’impact des sciences naturelles sur notre compréhension de la nature humaine. Et il est fort probable que les découvertes de la paléontologie et de la biologie évolutionniste ont ébranlé nos idées sur la nature humaine.  Notre nature animale ne fait d’ailleurs aucun doute et Midgley souligne à la fois ce qui nous rapproche des animaux et ce qui nous en sépare.

    Depuis l’antiquité, Aristote définit déjà l’être humain comme un « animal politique » en suggérant que nous sommes des êtres chez qui la culture fait partie de notre nature, les philosophes ont bien voulu voir dans l’homme un animal un peu particulier. Ainsi, le poète romain Lucrèce, dans son De Nature Rerum, explore justement la différence majeure entre l’homme et l’animal, la culture. Il est d’ailleurs fort probable que dans le processus de sélection naturelle de Darwin, si l’être humain a continué d’exister, c’est, entre autres, grâce au fait qu’il a développé une culture qui lui est propre et qui lui permet de tirer les leçons de son passé pour « évoluer ».

    Ce que Mary Midgley exprime, c’est la relation entre la nature et la culture. Elle interroge l’idée courante selon laquelle la nature et la culture s’opposent comme si la culture était quelque chose de non naturel qui venait s’ajouter à notre nature animale. Mais elle arrive à réfuter l’idée que la culture puisse relever d’un ordre différent de la nature. Elle montre au contraire que la culture est un phénomène naturel. En d’autres termes, nous avons évolué pour devenir des individus dotés de culture. Nous tissons donc de la culture aussi naturellement qu’une araignée tisse sa toile. S’il en est ainsi, alors, nous ne pouvons pas plus nous passer de culture que l’araignée de sa toile. Notre besoin de culture est à la fois inné et naturel. C’est ainsi qu’elle parvient à justifier l’exception humaine et nous replace dans le contexte plus large de notre passé évolutionniste.

    Nous aurions donc besoin de la culture pour évoluer et subsister. Lorsqu'on parle de culture, on évoque évidemment l'ensemble des connaissances, des traditions et du passé qui nous procure une identité et un comportement appliqué aux situations de la vie. Ainsi la culture est transmise par les parents, par l'enseignement, par l'expérience de la vie, ... C'est dire qu'il faut faire ici la différence entre l'érudition, purement théorique et la culture, assimilée, sentie et intégrée. Nos ancêtres les moins érudits avaient assimilé une culture qui leur procurait une identité et conditionnait une bonne part de leurs comportements.

     

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    La culture, le meilleur moyen que possède l'homme pour le respect et la tolérance.




    Avec l'ère postmoderne, pour reprendre l'expression de Jean-François Lyotard (La Condition postmoderne: rapport sur le savoir, 1979), la culture s'est progressivement diluée et la mondialisation ainsi que la communication entre les cultures ont enlevé bien des barrières. Tout cela serait humainement magnifique si d'autres barrières, que dis-je, des remparts bien plus élevés encore ne pointaient le bout de leur nez. Car le savoir, en ce XXIème siècle, et avec lui une bonne part de la culture diluée, pourraient bien être devenus de simples produits de consommation. En observant, par exemple, les manières dont communiquent les médias, on se dit que le but n'est peut-être plus tant de dire la vérité d'un fait que de l'enrober pour attirer de l'audience.

    L'usage du mot « postmoderne » dans le titre est lourd de sens. Car même si l'auteur n'est pas l'inventeur du mot l'application qu'il lui donne cerne à merveille l'époque dans laquelle nous évoluons. Le terme était apparu dans la critique d'art vers 1870 pour désigner ironiquement ce qui ne relevait plus de la modernité. Le concept avait ensuite été repris dans le XXème siècle pour désigner une esthétique de l'architecture formulée par Charles Jencks (1939). Le terme, employé couramment aujourd'hui, peut être défini comme ceci: « La postmodernité est un concept de sociologie historique qui désigne selon plusieurs auteurs la dissolution, survenue dans les sociétés contemporaines occidentales à la fin du XXe siècle, de la référence à la raison comme totalité transcendante. De cette fin de la transcendance résulte un rapport au temps centré sur le présent, un mode inédit de régulation de la pratique sociale, et une fragilisation des identités collectives et individuelles. » Wikipédia.

    Quand on lit cette définition, on comprend que la postmodernité rompt avec l'idée traditionnelle de la culture et de la diversité savoirs et affects qu'elle contient. Ceci semble paradoxal, mais lorsqu'on examine notre mode de fonctionnement, on peut affirmer que nous sommes en surabondance de savoirs de toutes sortes. Trop est l'ennemi bien. Nous constatons tous les jours la complexité du monde, nous le comprenons de moins en moins, nous y perdons donc nos repères. Si on ajoute à cela la forte évolution technologique et l'ère informatique, on comprendra que les savoirs se sont transformés en informations ("information" et "informatique" voilà d'ailleurs deux mots très proches). Toutes les informations sont stockées dans des bases de données, le savoir n'est plus l'objet de la pensée et il peut donc rapidement devenir la propriété de grandes sociétés commerciales et être évalué en fonction de sa valeur commerciale et non pas en fonction de sa vérité. Le savoir serait donc produit pour être vendu. Il faut donc cibler la clientèle d'information potentielle. Et de fait, les médias définissent en fonction du public auquel ils s'adressent. Les trois chaines TV de la RTBF ciblent des publics bien différents. L'information et les sujets dispensés de même que leur mise en forme seront donc très différents.

    Culture, Nature, Savoir, Connaissance, Information, Société



    Vous saisissez bien mon propos. Toute la démarche critique que doit adopter un être humain qui communique se résume à mesurer le profit qui résulte de la diffusion de l'information. Cela ouvre la voie à tous les abus, à toutes les rumeurs, les suspicions, à tous les sensationnalismes. Montrer à outrance les taches de sang, filmer la mort des hommes, interroger les victimes sans décence, repasser ces images en boucle indéfiniment, cela génère la peur.

    Mais ce n'est pas tout. Lorsqu'on déverse ces flots d'informations non vérifiées à un public chez qui on a créé ce besoin de sensationnel, il réagit au quart de tour. Il s'échauffe l'esprit et profère des idées simplistes, réductrices et intolérantes... racistes. Il se replie sur lui-même, il se referme sur une culture, une identité qu'il n'a plus mais qu'il croit encore posséder. C'est heureusement là le fait des plus abrutis d'entre nous. Car la grande majorité des hommes possède encore cette culture du respect de son semblable. L'homme reste capable d'empathie, il peut encore, lorsqu'il est blessé dans son cœur, réagir dignement, le rassemblement d'hier l'a bien montré.

    Mais si l'information ne le touche pas, parce que les faits annoncés se déroulent trop loin ou durent trop longtemps (le temps et l'espace), alors l'homme est capable d'une grande indifférence. Comment expliquer la banalisation des guerres où des tueries se déroulent tous les jours? Comment rester indifférent devant les victimes des catastrophes naturelles? Comment oublier toutes les victimes de toutes les inégalités de ce monde? Des gens qui meurent de faim, de soif, de tortures, de bombes, de maladies de toutes sortes, c'est le lot de tous les jours du monde. On ressent une empathie au moment où on nous le montre en fonction de la manière dont on nous le montre, mais comme le dit le dicton: "Loin des yeux, loin du coeur", on retourne aussi vite à notre indifférence. Comment en serait-il autrement? Mais pour chaque personne qui le vit la tragédie ou qui y assiste, c'est un traumatisme très grave, c'est une intolérable souffrance.

    Qu'on me comprenne bien, il est impossible de pleurer tout le temps. Il faut vivre car la vie est le meilleur symbole de victoire sur la mort et la souffrance qu'on puisse transmettre. Mais vivre en retrouvant une vraie identité, une vraie richesse intérieure, vivre en transmettant la culture, celle qui nous offre un passé, un présent et un futur, qui nous fait respecter l'autre et vivre en vraie égalité. Sortir de l'ignorance dans laquelle nous enferme une information détournée de sa vérité, de sa substance, anihiler cette peur qu'on nous transmet à grand renfort d'images, c'est éviter la haine. La haine de l'autre n'est rien qu'une peur et la réaction d'un animal quand il a peur... c'est la violence et l'étrange sentiment d'une légitime défense.

     

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    Veiller à cultiver les gens, c'est leur offrir la chance de vivre dans la vraie tolérance sans la peur au ventre, sans la haine et donc sans la violence. La culture et tout ce qu'elle représente est donc bien une question essentielle d'utilité publique. La culture et la connaissance qu'elle sous entend est l'affaire de nos politiciens qui doivent, au lieu de trembler devant les agences de notation, mettre en place un autre système social moins tourné vers la consommation à outrance et plus orienté vers l'homme. Cessons vite cette dilution culturelle et apprenons à vivre ensemble. J'ai bien conscience que tout cela n'est qu'utopie... comment, diable, en est-on arrivés là?

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