insécurité

  • Le Fanatique et l'Imbécile...

     

    On le redit à chaque fois, nous avons perdu l’insouciance et ça se confirme à chaque nouvel acte de barbarie perpétré tout près de chez nous. N’avons-nous pas voulu voir ceux qui se déroulaient plus loin… et il y a plus longtemps ? Les effroyables carnages brisent le monde un peu plus chaque jour. Oui, l’insouciance, elle était de ne pas voir le danger, celui qui, au-delà des guerres d’armées déclarées jamais excusables, répand sur terre cette terreur que le mot terrorisme revendique haut et fort. Car la terreur, on le sait, c’est de n’être en sécurité nulle part… c’est cette façon de cultiver la peur, l’inquiétude perpétuelle… un procédé utilisé de tous temps pour asservir une population ! … Et les fanatiques ne manquent pas pour se sentir investis de cette funeste et macabre mission. Ils frappent partout… et où on le les attend pas !

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    De longue date, je projetais de rédiger un billet d’humeur sur ce phénomène. La catastrophe de cette nuit à Nice en a précipité la publication. Le fanatisme n’est pas récent. Il est sans doute même aussi vieux que l’homme lui-même, mais la lecture, au moment des attentats de Bruxelles, de l’article « Fanatisme » dans le Dictionnaire philosophique portatif (1764) de Voltaire m’a interpellé par, déjà, sa justesse et son actualité. Je reproduis, ci-dessous, la fin de la notice, vous lirez avec profit l’entièreté de celle-ci ici :

    « Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait. Il n'y a eu qu'une seule religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le fanatisme, c'est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède; car l'effet de la philosophie est de rendre l'âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c'est à la folie des hommes qu'il faut s'en prendre. »

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    Le mot fanatique*, nom et adjectif à la fois est issu du mot latin fanaticus qui désigne un serviteur du temple. Il semble apparaître en français chez Rabelais dès 1532 dans cette acceptation augmentée, déjà, d’un sentiment d’inspiration. Le serviteur du temple serait donc inspiré par sa divinité, comme les prêtres de Cybèle, par exemple, la divinité mère antique phrygienne, la gardienne des savoirs et la mère des dieux. On pense que ses prêtres, les galles, se castraient eux-mêmes lors d’une célébration extatique à l'occasion de la fête annuelle de Cybèle, le dies sanguinaria (jour du sang), qui se déroulait en mars. Ils arboraient, pour la circonstance, des vêtements de femmes, la plupart du temps de couleur jaune, et une sorte de turban, avec des pendentifs et des boucles d’oreilles. Ils portaient également leurs cheveux longs et décolorés, avec un maquillage épais. Ils erraient alors, demandant la charité, en échange de quoi ils disaient la bonne aventure. Le jour de deuil d’Attis, le jeune amant de la déesse, échevelés, ils couraient sauvagement dansant au son de flûtes et de tambourins et, en extase, se fouettaient jusqu’au sang.

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    Des comportements proches et extatiques de ce genre se retrouvent dans de nombreux cultes à travers le monde. Les manifestations d’enthousiasme que désigne le mot latin fanaticus est donc d’essence religieuse, sa racine dérivant du mot fanum qui signifie temple, lui-même issu d’une racine italique à valeur religieuse, fàs. Le mot profane est de même racine, composé du préfixe pro qui désigne le devant. Littéralement, devant le temple représente ce qui n’est pas à l’intérieur… donc qui n’est pas sacré.

    Le mot fanatique s’est donc appliqué à une personne qui se croyait inspirée de l’esprit divin. Mais par extension, on le retrouve, dès 1580, il sert à désigner une personne dont le zèle pour une religion ou une doctrine est aveugle et sans condition. Il n’est donc plus seulement dangereux pour lui-même, il le devient pour autrui. Mais il s’est aussi parfois détaché de sa couleur sacrée et le fanatique peut, dès le 18ème siècle, devenir le synonyme d’enthousiaste, de passionné. C’est alors que coexistent les deux sens, l’un péjoratif désignant l’aveuglement et une adhésion inconditionnelle à une doctrine et l’autre positif exprimant un amour passionné. Les contraires se rejoignent, mais aujourd’hui, certains mots du vocabulaire moderne (début du 20ème siècle) sont souvent utilisés sans en connaître les premières connotations. C’est un fana de football, c’est un fan des Beatles,…!

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    Edvard Munch. Promenade des Anglais, Nice. 1891.

    Au 18ème siècle, le mot a pris une connotation surprenante en devenant le contraire de philosophie et en s’y opposant… ce que l’on trouve clairement chez Voltaire ! Et c’est vrai que fondamentalement, les racines sont contradictoires, puisque la philosophie est la recherche de la sagesse… alors que le fanatisme est l’aveuglement inconditionnel à une doctrine… même si on ne peut s’empêcher d’imaginer des fanatiques de tel ou tel philosophe… mais cela devient une dérive !

    Un autre mot m’a cependant interpellé dans le texte de Voltaire. C’est le terme imbécile qu’il utilise dans le sens qu’on lui donnait encore à cette époque et qui est aujourd’hui moins nuancé qu’autrefois. Voltaire insiste : « ... ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait. »

    Un petit retour à l’étymologie du mot servira à bien nuancer le propos. Imbécile vient du latin imbecillus signifiant sans bâton, c'est-à-dire sans soutien, donc, par extension faible de corps. Le mot a d’abord désigné en français (perdant progressivement ses deux ll) quelqu’un d’une faible constitution physique, maladif. Au 16ème siècle, on a même parlé, mesdames pardonnez-moi cette mention que je ne partage évidemment pas, du sexe imbécile (1580) pour désigner les femmes, moins fortes physiquement que les hommes ! Puis, il en vient seulement au début du 17ème siècle à faire allusion à un manque d’intelligence au sens de faible d’esprit. J’insiste sur le fait que ce mot n’a pas encore de connotation insultante !

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    Ensuite, on le trouve associé à un manque de force morale et intellectuelle. Il est même un terme médical très utilisé vers le début du 18ème siècle, comme le mot crétin, d’ailleurs. Puis, il est vidé de son sens pour devenir une insulte, celle que nous connaissons aujourd’hui et que l'on entend à tout bout de champ… « Espèce d’imbécile ! »… selon la formule consacrée !

    Le sens actuel du mot imbécile peut donc sembler doux par rapport au fanatique. Pourtant, tout cela est bien plus fort qu’il n’y paraît à première vue. Si nous observons encore une fois les événements actuels, ceux de Nice, de Bruxelles, de Paris, de Bagdad, d’Istambul… pour ne prendre hélas que les derniers en date, ils sont indéniablement le fait de personnages qui sont sous l’emprise absolue d’une doctrine et qui la revendiquent. Ce sont donc des fanatiques. Ils sont prêts à tout, à tuer et à mourir eux-mêmes, dans des transports extatiques et dans le mépris le plus total de l’existence humaine… dans sa négation ! Et bien pour en arriver à un tel état de fanatisme, il faut avoir été manipulé et ce sont les faibles qui sont malléables à ce point, ceux qui souffrent d’une faiblesse d’esprit, qui ont en eux une faille dans laquelle un habile discours, oral ou écrit, s’engouffre et abolit toute conscience morale et toute intelligence. Oui, Voltaire avait raison, messieurs les fanatiques, vous êtes de véritables et authentiques imbéciles !

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    * Les informations étymologiques et historiques des mots ont issues du Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 3.vols, nouvelle édition de juin 2012.

     

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