insolent

  • Mahler insolent! (2)

    Quand arrive le grand adagio, une paix surnaturelle semble se répandre sur nous. Le chef d'orchestre doit parvenir à suspendre le temps de manière exceptionnelle dans cette grande plage musicale. Tout est immobile, immuable, aérien comme un adieu auquel Mahler est désormais habitué depuis le final de la troisième. Deux climax finissent par rompre l’éternité. Le premier est très négatif, plein de dissonances, reprenant le motif du destin, fortissimo et très cuivré. C’est la mort qui fait son œuvre. Il s’en suit une accélération vertigineuse et un malaise que seul le climax suivant vient apaiser. Cette fois, il est positif. Un grand accord consonnant et solennel, comme les cieux qui se déchirent pour laisser percer enfin une lumière céleste.

     

     

     

     

     

    Vision suprême, appel de l’homme au seuil de la mort, il ne reste plus qu’à suivre le guide et entrer dans ce paradis que décrit le final chanté.

     

    Il doit idéalement s’enchaîner directement à l’adagio et procurer un balancement de berceuse par le mouvement pendulaire des cordes et la mélodie charmeuse de la clarinette reprise ensuite aux hautbois et aux flûtes. Quand la soprano entre alors dans le mouvement, elle propose un texte d’une naïveté déconcertante, évoquant les merveilles du paradis et les saints participants aux fêtes continues.

     

    La vie céleste
    (de Des Knaben Wunderhorn)

    Nous goutons les joies célestes,
    détournés des choses terrestres.
    Du ciel on n'entend guère
    le tumulte du monde!
    Tout vit dans la plus douce paix!
    Nous menons une vie angélique!
    Mais quelle n'est pas notre gaieté!
    Nous dansons et bondissons,
    nous gambadons et chantons!
    Et Saint Pierre, en ces lieux, nous regarde!

    Jean laisse s'échapper le petit agneau.
    Hérode, le boucher, se tient aux aguets!
    Nous menons à la mort
    un agnelet docile,
    innocent et doux!
    Saint Luc abat le bœuf
    sans autre forme de procès.
    Le vin ne coute le moindre sou
    dans les caves célestes.
    Et les anges font le pain.

    De bonnes choses de toutes sortes
    poussent aux jardins du ciel!
    De bonnes asperges, fèves,
    rien ne manque!
    Des jattes entières nous attendent!
    De bonnes pommes, poires et grappes!
    Les jardiniers nous laissent toute liberté!
    Veux-tu du chevreuil, veux-tu du lièvre?
    Les voici qui accourent
    en pleine rue!

    Est-ce jour de carême?
    Aussitôt affluent de frétillants poissons!
    Là-bas, Saint Pierre se jette
    avec filet et appât
    dans l'étang céleste.
    Saint Marthe se mettra aux fourneaux!

    Nulle musique sur terre
    n'est comparable à la notre.
    Onze mille vierges
    entrent dans la danse!
    Sainte Ursule en rit elle-même!
    Nulle musique sur terre
    n'est comparable à la notre.
    Cécile et les siens
    sont de parfaits musiciens!
    Ces voix angéliques
    réchauffent les cœurs!
    Et tout s'éveille à la joie.

     

     

    Deux remarques de Mahler doivent cependant attirer l’attention. Elles sont écrites sur la partition. La première consiste à mettre en garde le chef d’orchestre contre un volume sonore qui couvrirait la chanteuse. La seconde remarque concerne justement la chanteuse et lui indique qu’elle doit chanter comme un enfant et avec sérénité, absolument sans parodie. Elle est la voix angélique qui laisse percevoir, la différence entre ironie et parodie. La vraie ironie est celle qui parait authentique, celle qui ne se laisse pas voir du premier coup d’œil. Ainsi quand revient avec une force exceptionnelle le « grelot du fou du roi », on ne peut plus douter, c’est encore le propos inverse qu’il faut comprendre. Non, Mahler n’est pas retombé dans une vision naïve du paradis. Au contraire, il nous dit que toutes ces images enfantines sont fausses et vaines. La réalité est bien plus incertaine. Alors, le propos de la Quatrième s’inscrit parfaitement dans l’exploration spirituelle que Mahler opère sur lui-même…

     

     

    Et elle n’est pas moins sombre que ses autres œuvres. Seule la fin, la dernière strophe, celle qui parle de la musique est peut-être sincère, comme dans le fameux Rückert Lied « Ich bin der Welt… » (Je suis détaché du monde) qui vit éternellement dans son chant, elle s’élève doucement tandis que l’orchestre se raréfie. Pour finir, il ne reste que le balancier de la berceuse et le cor anglais qui distille ses deux notes descendantes, comme un adieu, mais en fait, c’est qui reste du thème du fou du roi. Pianissimo, la symphonie disparaît dans la plus grande émotion et Mahler d’écrire en marge de sa partition : « Avec la bénédiction de Dieu, tout ira bien … pour celui qui peut le croire ! ». 

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