jdanov

  • Formalisme



    « Malgré certains succès dans le domaine de la musique de film et de la chanson, nos compositeurs n’ont pas rempli leur devoir envers le Peuple. La situation de la musique soviétique contemporaine est inquiétante et insatisfaisante, les influences du formalisme antipopulaire restent fortes […]. Un certain nombre de nos prétendus « compositeurs étoiles » sont contaminés par le formalisme décadent de l’Occident ». Décret du mois de février 1948 dû à A. Jdanov.


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    Andreï Jdanov, 1896-1948

    Responsable de la propagande du Parti communiste d’Union soviétique depuis 1938, il impose aux artistes le « réalisme socialiste ». Il participe activement à la création du Kominform (Bureau d’information des partis communistes du monde entier) en septembre 1947.




    « L’inspiration musicale de Chostakovitch s’avéra plus adaptée pour rendre compte des horreurs du fascisme que pour donner vie à l’héroïsme de notre époque. L’atonalisme abstrait, le cosmopolitisme du langage musical de Chostakovitch qui, même durant la guerre, n’a pas entrepris le moindre effort pour se rapprocher du langage musical de notre Peuple, font que sa Septième Symphonie (Leningrad) ne sera jamais une œuvre populaire sur le durée ». Discours de T. Khrennikov à l’Union des Compositeurs en février 1948.

     

     

     

     

    Chostakovitch, Prokofiev, Staline, Jdanov, Formalisme, URSS

    Tikhon Khrennikov (1913-2007) à Moscou en 1948

    En 1948, Andreï Jdanov nomme Khrennikov au poste de secrétaire général de l'Union des compositeurs soviétiques, un poste qu'il va conserver jusqu'à la disparition de l'URSS en 1991. Son influence sur la musique de ses contemporains va être redoutée par les plus grands, au premier rang desquels Prokofiev et Chostakovitch, critiqués en 1948 notamment pour leur formalisme qui s'éloignent du réalisme socialiste. Nikolaï Myaskovski, Aram Khatchatourian et surtout Alfred Schnittke ont également été sous le feu des critiques. Si vous désirez visiter le site officiel et très adouci de Khrennikov, cliquez sur le lien ci-dessous:

    http://www.khrennikov.ru/eng/



    1948 fut, pour les compositeurs soviétiques, une année de tous les dangers. Un an auparavant, Staline avait donné l’ordre de doter l’Union soviétique d’œuvres musicales de haut niveau pour commémorer les trente ans de la Révolution d’Octobre 1917. Le résultat avait été, aux yeux du dictateur et de ses sbires, profondément décevant. Les œuvres produites n’offraient pas la grandeur souhaitée et le langage des compositeurs, surtout des quelques artistes les plus connus, semblait avoir dérapé vers la décadente musique occidentale. C’était inadmissible.

    Pourtant, il n’est aucun domaine qui ait échappé à l’emprise du régime soviétique sur la vie culturelle et artistique dans la Russie d’après-guerre. Après la littérature, le théâtre, la peinture, le cinéma et la philosophie, c’est au tour de la musique d’être placée sous le contrôle du Parti. On convoqua donc une grande Conférence des musiciens présidée par Andrei Jdanov, de triste mémoire, à Moscou en janvier 1948. Les œuvres Chostakovitch surtout, mais aussi de Prokofiev, de Miaskovsky et de Khatchatourian furent jugées coupables de « formalisme » et furent alors mises au ban de la production artistique. Leurs auteurs furent sommés de faire amende honorable en exprimant publiquement leur « mea culpa ».

    On a bien de la peine aujourd’hui de se rendre compte de l’ambiance de délation et de jugement tyrannique qui régnait en URSS en cette époque particulièrement dure. Dmitri Chostakovitch fut donc l’une des victimes de Staline par l’intermédiaire de Jdanov et de Khrennikov.

    Ayant remporté une célébrité précoce, Chostakovitch était considéré en Russie et à l’étranger comme l’un des meilleurs compositeurs russes de l’époque soviétique. Malheureusement, en 1936, Staline et les autorités du Parti n’avaient pas apprécié l’opéra Lady Macbeth du district de Mensk qui avait été jugé trop dissonant, cacophonique, non mélodieux, amoral et même pornographique. Les propos de Khrennikov sont sans ambigüité, même si, à l’époque, il n’avait encore aucun pouvoir : « Quand je pense que Chostakovitch a osé rendre musicalement… beurk, l’acte sexuel, quelle horreur ! » (Propos rapporté par Alexander Werth dans son ouvrage Scandale à Moscou, 1948, Paris, Tallandier, 2010, p. 158)

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    Un article désormais célèbre de la Pravda, Du chaos à la place de la musique, avait été rédigé dans la foulée, sous l’ordre de Staline. Il détruisait point par point l’œuvre de Chostakovitch et le plaçait parmi les compositeurs formalistes. Mais que se cache t-il donc sous cette notion de formalisme. La réponse semble d’abord simple et relever exactement de l’esprit de la dictature : « Le formalisme est une attitude qui n’est pas suffisamment enthousiaste vis-à-vis du communisme ». Ce n’est donc pas un concept esthétique, c’est un principe politique. Après avoir laissé ce terme dans le vague, car cette définition ne permet pas de déterminer exactement si une œuvre est formaliste ou ne l’est pas, les autorités ont laissé une obscure professeur de théorie de la musique formuler avec ses mots une explication du concept lors d’une réunion de l’Union des compositeurs. Elle y affirme qu’il ne s’agit pas seulement de compositeurs dont le style privilégie la forme au détriment des idées et du contenu en refusant de voir la « réalité » (c'est-à-dire l’extraordinaire grandeur du Parti et de la Nation), mais d’une attitude profondément coupée du Peuple et de ses préoccupations. Le formalisme serait donc une attitude antipopulaire nuisible et destinée, non seulement à cacher les faiblesses d’inspiration des compositeurs, mais aussi et surtout d’insuffler dans les masses des idées dissidentes et critiques vis-à-vis du régime.

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    Prokofiev, Chostakovitch et khatchatourian à Moscou en 1948

     



    Afin de réaliser leurs buts, les compositeurs « ennemis du Peuple », le mot a été lancé plusieurs fois lors des débats de 1948, s'inspireraient de la musique « petite bourgeoise » et décadente de l'Occident. Autrement dit, les compositeurs de la Seconde École de Vienne, Schoenberg, Berg et Webern seraient les premiers inspirateurs de Chostakovitch, Prokofiev, Myaskovski et Khatchatourian. Quand on y pense sérieusement, cette remarque prête vraiment à sourire puisque personne aujourd'hui ne ferait de parallèle entre les viennois et les russes.

    Mail il est vrai qu'ils ne composent plus comme Tchaïkovski devenu le modèle de la musique du Peuple. Et là aussi, on a bien envie de rire! La musique du romantique russe ne représente nullement une joie de vivre glorifiant le peuple. Elle est, au contraire, l'expression d'une tragédie individuelle dont les motivations auraient dû troubler le tout puissant Parti. Pas plus que la musique de Chostakovitch, celle de Tchaïkovski n'est optimiste. Tout au plus elle est plus consonante... et encore! Ainsi, il nous faut bien remarquer que la notion de formalisme a bien de la peine a dépasser le simple, simpliste, jugement subjectif d'un comité de censure. Toute musique un peu tragique est donc suspecte car mauvaise pour le Peuple.

    Et au-delà d'une telle perspective, ce n'est bien sûr pas le Peuple qui est la préoccupation de Staline, Jdanov et Khrennikov, c'est la peur que l'art échappe aux autorités et distille un parfum de dissidence remettant en cause ouvertement les tenants du pouvoir. Ce que le régime soviétique avait parfaitement compris, c'est que l'art est un langage très efficace pour la propagande, mais très dangereux s'il est hors de contrôle. Car, en fin de compte, toutes les douleurs et les angoisses de Chostakovitch ne sont que le reflet des souffrances de son peuple, une vérité de propos qui ne peut que déranger profondément les autorités soucieuses de maintenir le dit peuple dans l'ignorance et la terreur.

     

     



    Le formalisme n'a donc rien à voir avec la musique. C'est un concept fourre-tout bien pratique pour écarter les gêneurs volontaires ou non. Il va sans dire que la peur continue et une délation inimaginable règnent en maître dans un tel système. C'est d'ailleurs le propre de toutes les dictatures du monde à toutes les époques... Regardons autour de nous...!

    Et on n'est plus surpris que Chostakovitch, comme d'autres, dormait avec une valise à côté de son lit, pour être prêt au cas où les services secrets viendraient le chercher... Pas surprenant non plus les traces physiques d'une telle peur. Rien que son visage, fermé, tendu de terreur, donne, à lui seul toute la terreur de cette époque. En lisant le récit de cette Conférence de l'Union des compositeur de 1948, en examinant ses retombées, on comprend que ce qu'on a nommé le Jdanovisme a fait tomber sur les artistes russes une véritable chape de plomb . Et pourtant, comme dans tout filet, les mailles n'étaient pas assez petites pour ne rien laisser passer. C'est l'art de passer entre les mailles qui donne toutes leurs forces aux œuvres de ces quelques compositeurs devenus des héros malgré eux.

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