jean del cour

  • Le Gisant de Saint-Paul



    Un titre à la Georges Simenon pour un billet purement liégeois… ! Les contretemps sont parfois à l’origine de moments privilégiés. La grève des Transports en commun de ces derniers jours m’obligeait, mercredi matin, à attendre la fin de l’examen scolaire de ma fille avant de renter à la maison pour mettre la dernière main à mon cours sur Robert Schumann. Errant à travers les rues et occupant ce temps libre rare par une ballade dans le quartier de la Cathédrale Saint-Paul, je me suis souvenu que je ne l’avais pas visitée depuis bien longtemps même si j’y étais entré régulièrement lors de concerts. Comme le Trésor était fermé à cette heure matinale (!), je me suis contenté de la Cathédrale et de son cloître, ce qui est déjà bien pour la petite demi-heure dont je disposais.

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    C’est alors que je me suis retrouvé devant ces deux œuvres de Jean Del Cour (1631-1707), le plus grand sculpteur baroque liégeois, celui qui introduisit ce style dans la principauté de Liège et qui est considéré comme le plus fameux représentant de ce style en Wallonie … en revoyant ces œuvres souvent observées lors de mes années d’études et à l’occasion d’une conférence que j’avais donné sur l’art baroque à Liège que j’ai repris conscience du génie et de la force expressive de ses œuvres.

    Jean Del Cour est né à Hamoir comme son frère Jean-Gilles Delcour, célèbre peintre, à qui nous devons le portrait de Jean que voici.

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    Jean Del Cour, Portrait par son frère Jean-Gilles, Liège, Grand Cutrius




    Il se rendit à Rome en 1648 où il séjourna près de 10 ans en Italie devenant élève du Bernin. À son retour, vers 1660, il s'installa définitivement à Liège, rue Sœurs de Hasque, près de la Cathédrale, justement, à l'enseigne du Saint-Esprit, lieu où il est mort en 1707. Il restera célibataire. Il est enterré à la Collégiale Saint-Martin de Liège.

    Reconnu comme l’un des grands de son temps, «…l'art de Jean Del Cour illustre pleinement le modernisme de son époque. Elan mystique, passion, amour, sensualité, tous les thèmes chers à l'époque baroque, il les a traduits avec force, dynamisme et noblesse, mais aussi une certaine retenue. Jean Del Cour n'a jamais cédé aux emphases du baroquisme: pas de contorsions débridées, d'outrances anatomiques ni d'expressions ostentatoires. Il a su, en quelque sorte, garder une juste mesure dans l'expression passionnée des sentiments. » (A. Geersten, Professeur à l'Institut supérieur des Beaux-Arts Saint-Luc de Liège, Histoire de l'art de la sculpture en Wallonie in 2000 ans d'art wallon, La renaissance du livre, Bruxelles, 2000, pp.103-141, p.121)

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    Si la statue de Saint Jean-Baptiste me replongeait encore un instant dans la tragédie évoquée par Richard Strauss dans Salomé et que les drapés agités, le visage inspiré et les gestes de prédication me fascinaient toujours dans ce qu’ils avaient de prophétiques et de profondément troublants pour Hérode, Hérodiade et Salomé, si la décollation de cet homme représenté ici dans sa fougueuse jeunesse me hantait encore au point de ne pas pouvoir me détacher de sa vision, le Gisant présenté quelques mètres plus loin semblait à la fois faire le pont entre la prédication du prophète et la réalisation des écritures avec la mort du Christ. Je me disais que, finalement, l’un et l’autre étaient justement rassemblés en ce lieu en une rhétorique englobant le propos évangélique de base.

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    « Christ gisant (1696), marbre blanc, provenant de l’église disparue des Sépulcrines, dite des Bons Enfants, à Liège. Le monument funéraire était à l’origine plus élevé et aurait comporté une Résurrection (bas-relief ?) et peut-être le portrait des commanditaires. Ceux-ci sont connus par l’inscription présente sur l’actuel monument : Walthère de Liverlo (1664-1737), seigneur de Walhorn, ancien bourgmestre de Liège et conseiller à la Chambre des comptes et son épouse Marie d’Ogier. Tous deux ont eu le loisir de contempler le mausolée de leur vivant. L’œuvre est signée : «  Joes Del Cour sculp ». Elle peut être considérée comme le point d’aboutissement de la démarche de l’artiste et résume à elle seule sa conception personnelle de la sculpture baroque.

    Cette œuvre s’inscrit dans une tradition qui se développe à la fin du Moyen-âge et à la Renaissance, de la représentation réaliste du cadavre ou du Christ gisant pour évoquer la mort. Mais l’œuvre de Jean Del Cour n’est ni macabre ni angoissante. Le Christ est étendu sur un linceul froissé ; la musculature, rendue presque charnelle par les nervures du marbre, est marquée sans excès ; le visage est apaisé ; les paupières entrouvertes semblent laisser filtrer le regard ; le thorax se bombe et le bras ne pèse pas sur le linceul ; le Christ de Jean Del Cour est plus proche de la résurrection que de la mort.

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    Drapé complexe et fluide du linceul qui tantôt souligne le corps, tantôt rompt l’horizontalité du gisant, accroche et renforce la vibration de la lumière sur le marbre et suggère le frémissement de la vie. » (Notice explicative dans la cathédrale)

    … De quoi nous plonger dans la plus profonde méditation, dans ce mystère de la vie et de la mort que l’art baroque a voulu transmettre en jouant sur le geste et le mouvement et en laissant finalement sentir et percevoir le temps. Temps qui se veut ici rhétorique et qui va dans le sens contraire des gisants anciens. Celui-ci n’est pas mortifère, il n’apporte pas les ténèbres de la mort, mais le triomphe de la vie… Paradoxe surprenant dans le cas d’un gisant, interpellant pour qui veut bien l’observer un peu et qui, à force de fascination, m’a presque laissé oublier la petite demi-heure dont je disposais et fait rater mon rendez-vous avec ma fille… !

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