jordaens

  • Le chaud et le froid



    « Un Paysan ayant rencontré un Satyre demi-mort de froid dans une forêt, le conduisit dans sa maison. Le Satyre voyant que ce Paysan soufflait dans ses mains, lui en demanda la raison. "C'est pour les réchauffer, lui répondit-il." Peu de temps après, s'étant mis à table, le Satyre vit que le Paysan soufflait sur son potage. Il lui demanda, tout étonné, pourquoi il le faisait.  "C'est pour le refroidir, répliqua le Paysan." Alors le Satyre se levant de table, sortit promptement de la maison. "Je ne veux point de commerce, dit-il au Paysan, avec un homme qui souffle de la même bouche le chaud et le froid."
    Nous aussi, gardons-nous de l’amitié de qui mène double jeu ». (Ésope, Fables)

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    On a parfois oublié d’où nous viennent les proverbes que nous utilisons dans le langage courant. « Souffler le chaud et le froid », symbole de la contradiction, du double jeu, de l’hypocrisie aussi, est une expression que nous entendons tous les jours. Si elle provient d’une fable d’Ésope, l’un des plus grands illustrateurs antiques de la sagesse populaire, elle a traversé les temps avec constance, un paradoxe pour un texte qui parle d’inconstance. Pourtant, on en vient assez rapidement à nous poser certaines questions sur la pertinence de son propos.

    Chacun l’aura compris, le paysan, comme nous-mêmes, d’ailleurs, ne fait pas preuve d’inconstance ou de double jeu lorsqu’il souffle le chaud et le froid puisque ses deux actions ne concernent pas le même fait. Mais arrêtons-nous un instant sur ce fait bien étonnant, cette capacité que possède notre souffle à tantôt sembler frais, tantôt sembler chaud. Qui n’a jamais réchauffé ses mains en ouvrant grand la bouche et en envoyant sa chaude haleine sur les mains glacées ? Qui n’a jamais tenté de refroidir un met brûlant en y soufflant un filet d’air rapide. Et puisque notre température corporelle tourne autour des 36,5° (en temps normal), on comprend le chaud, moins le froid. C’est le même principe que celui d’un ventilateur.

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    En ces temps de canicule, on sait qu’un ventilateur remue de l’air chaud et lui donne de la vitesse (du vent) qui le refroidit. On peut donc confirmer l’absence d’inconstance lorsque deux attitudes, fussent-elles du même ordre, ont deux buts différents. L’inconstance et le double jeu ne sont valables que lorsque pour un même fait, on donne tantôt le froid, tantôt le chaud. Ce n’est aucunement le cas du paysan de la fable et l’attitude du satyre, qui se veut moralisatrice et didactique, tombe vite à l’eau… à moins que…

    Les nombreux peintres qui ont traité ce thème ont manifestement été embarrassés par le récit d’Ésope et ont tenté de s’en sortir tant bien que mal. Parmi eux, le génial peintre flamand Jacob Jordaens (1593-1678) qui traite au moins trois fois la fable pendant sa carrière. Examinons de plus près celle qui se trouve au Musée d’art ancien des Musées des Beaux-Arts de Belgique à Bruxelles.

    Jordaens Jacob - Le Satyre et le paysan 2.jpg



    La composition est magistrale et ses couleurs et sa luminosité, de même que les visages et les expressions sont typiques de cet art flamand qui, à l’époque baroque, et malgré une esthétique bien différente, tire toujours les leçons des grands primitifs du siècle précédent (les frères Van Eyck, Rogier van der Weiden, Petrus Christus,…). Mais ce qui frappe, à l’observation de la toile, c’est que la gravité du message ne semble pas atteindre l’assemblée… et le satyre, lui-même, malgré un air solennel et sa chaise renversée qui témoigne d’un lever brutal, ne fixe pas le paysan « coupable » de souffler (ici le froid). Il semble même, par un regard fuyant au plus profond de sa mémoire, réciter une maxime plus apprise que vécue.

    C’est dans ce sens qu’on peut comprendre l’attitude de la paysanne. Elle semble à la fois attentive aux propos du satyre, mais n’a pas l’air de les comprendre. Juste au-dessus de son visage, sortant de l’ombre de son fauteuil d’osier, la grand-mère a l’air amusé. L’attitude de cette étrange créature semble arracher à son visage tanné par les activités extérieures un sourire… entendu. Une jeune laitière, chapeau de paille, cruche à la main déploie, elle aussi, un charmant sourire et lance un regard amusé vers la scène. Le paysan lui-même, habillé de rouge est en effet pris sur le fait et ne semble pas particulièrement affecté par les propos du satyre. Un chien sous la table, symbole de fidélité et un coq qui trône fièrement sur le fauteuil de la grand-mère semblent tout aussi peu troublés.

    Étrange histoire tout de même que ce reproche lancé par un satyre. La créature, issue de la mythologie grecque et nommée faune chez les romains) est une sorte de demi-dieu rustique qui, selon la fable, habitait les bois et qui avait des jambes, des pieds, des oreilles et une queue de bouc. Frère des nymphes, le satyre a été associé au culte de Dionysos et est souvent associé au dieu Pan. Aussi loin que remontent les sources, ce sont des personnages bons à rien que seul l’appétit sexuel anime. C’est d’ailleurs la raison du second sens moderne du mot : « Individu qui se livre sur la voie publique à des manifestations exhibitionnistes, à des attentats contre la pudeur » (Larousse).

    Comme le signale la notice du tableau dans le catalogue du musée, la disposition des personnages, leur hauteur (la ligne d’horizon est placée très bas, sous la chaise du paysan) domine le spectateur. La scène paysanne est donc peinte à la manière des personnages notables et donne de la noblesse au sujet. Jordaens, qui connaissait parfaitement le milieu paysan joue sur les couleurs et l’éclairage pour rendre la scène tout à fait naturelle et efficace.

    La toile avait été commandée par des citadins qui, en se considérant comme supérieurs aux paysans, comptaient sans doute illustrer un proverbe ou des mauvaises manières… et conférer à l’œuvre une fonction didactique peut-être destinée aux enfants… ou aux adultes aux mauvaises manières. On sait qu’une forme de bourgeoisie citadine et riche désirait imiter les grands du monde dans tous leurs us et coutume. Et en effet, les règles de la politesse exigent de ne pas souffler sur un aliment pour le refroidir. Cette grossièreté est censée manquer d’hygiène, de politesse et tenue à table. C’est même interdit par le prophète dans l’Islam. Le paysan n’en a cure… comme beaucoup d’entre nous… non ?

    Je ne connais pas les coutumes citadines du XVIIème siècle, mais il se pourrait bien que la toile soit alors non pas l’illustration à la lettre de la fable d’Ésope, mais simplement l’expression et l’illustration géniale d’un geste déplacé à éviter. L’index tendu du satyre, à la manière d’un père qui fait la leçon à son fils rend caduque l’expression de la fable. Et cela expliquerait l’ambiance bon enfant qui rège dans cette toile et, traitée de manière encore plus joyeuse par le peintre ici.

    Jordaens Jacob - Le Satyre et le paysan 3.jpg

    Première variante très souriante...

    Jordaens Jacob - Le Satyre et le paysan 1.JPG

    ou franchement bouffons...



    Dernier détail, peut-être l’une des clés de l’énigme, la faune romain, fils, disait-on, du troisième roi de Rome, Faunus (lequel descendait de Saturne puis de Mars, excusez du peu) jouissait d’une considération plus grande parmi les hommes. Sa lubricité n’était pas mise en évidence et on l’associait très souvent aux activités agricoles. Pas surprenant, d’une part qu’Ésope lui fasse rencontrer le paysan, mais pas surprenant non plus que, paysan parmi les paysans, il ait également pu jouer un rôle de sagesse (son grand âge aidant) à défaut de celui d’un père. Un patriarche, justement, n’est-ce pas là le seul personnage qui semble manquer à l’assemblée familiale ?


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