joseph louis

  • La « Tête »



    Les émotions artistiques sont toujours à portée de main et d’une extraordinaire diversité. L’exemple en est de cette formidable, mais trop courte exposition qui faisait (re)découvrir Joseph Louis (1924-2011) aux liégeois. Professeur de dessin et directeur de l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège, c’est tout naturellement au sein de sa chère école qu’une partie de son œuvre était exposée. J’aurais aimé écrire ce billet plus tôt, afin que vous puissiez y courir, mais les impératifs de la vie sont ce qu’ils sont ! Et si j’arrive un peu comme les carabiniers d’Offenbach, mon enthousiasme n’en est pas moins fort. J’espère ainsi vous donner l’envie de découvrir cet artiste de chez nous.

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    Enthousiasme ? Oui mais surtout choc ! J’avais bien feuilleté le catalogue que Madame Louis-Feron, l’épouse de l’artiste m’avait gracieusement donné, j’y avais découvert un artiste très personnel et intrigant. Les textes qui parlaient de Joseph Louis, écrits pas ses amis et sa famille, et le choix des œuvres présentées insistaient sur l’aspect mystérieux de l’homme, passionné, certes, mais secret, profond manifestement et rude souvent. Ses élèves semblent en avoir gardé un souvenir ému, en insistant sur ce qui émanait de ses cours, la quintessence du dessin, de l’art, au sens large dont manifestement il saisissait avec force tous les enjeux techniques, expressifs et philosophiques.

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    Joseph Louis, photographie de L. Vaiser.



    Mais ce dernier aspect paraissait plus instinctif, plus spontané qu’érudit… la sensation que quelque chose de fondamental vivait en l’art, la certitude que toute œuvre devait tendre vers l’infini, l’espoir que les douleurs d’ici-bas s’abolissent dans le vide sont magistralement illustrés par ce que sa propre fille, Laurence, nomme la « profondeur de ses blancs colorés ».

    La visite de l’exposition s’avérait donc indispensable et le parcours qu’on y proposait permettait de faire un bout de chemin avec cet artiste hors du commun. Ostensiblement, les organisateurs avaient voulu présenter un parcours initiatique. Tout partait de « La Tête ». Louis, avait reçu son buste réalisé par le sculpteur et peintre Michel Boulanger (né en 1944). Profondément troublant, ce portrait, représentant un homme entre vie et mort, allait marquer toute l’œuvre du peintre. Déposé dans son atelier, il l’avait constamment sous les yeux et ce buste, devenant une sorte d’archétype de l’être, incarnait non pas Joseph Louis lui-même, mais l’Être humain au sens large, dans toute sa douleur et sa quête existentielle. Ainsi il faut se garder de considérer les toiles qui reprennent « La Tête » comme des autoportraits.

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    Portrait de l'artiste par Michel Boulanger.



    À partir de là, le parcours est saisissant ! La première toile est profondément sombre, dans des tons de brun sans concession. Seules quelques lignes horizontales et un encadrement donnent quelques bruns un peu plus clairs. Et puis, dans la partie inférieure, cet étrange cadre qui contient « La Tête », non pas traitée à la manière d’une figuration, mais plus ou moins enfouie dans les ténèbres. Entre visage humain et tête de mort… pas surprenant que son épouse ait nommé l’œuvre Requiem ! … Et peut-être est-elle liée à l’écoute répétée du Requiem de Mozart que Louis adorait… On ne peut s’empêcher, en la contemplant, d’y voir cette figuration de la mort. « La Tête » est un symbole, humain, tellement humain !

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    Requiem, 1973



    Puis, les cimaises présentaient, dans un extraordinaire contraste, des toiles où la variété des blancs tranchait avec la première œuvre. Là aussi, large espace vides, des plages de silence, comme on les nomme, délimités par des lignes horizontales, puis, ce petit cadre, en bas de la toile où « La Tête », plus ou moins présente semble ne pas nous regarder, mais descendre au plus profond d’elle-même. Cette fois, un buste est parfaitement observable. Étrange à nouveau ! Seulement esquissé, il semble entrouvert par un rectangle blanc, proche de la région du cœur. Vide existentiel de l’être où cette porte ouverte sur l’âme débouche sur le blanc le plus pur, symbole de l’absolu. C’est un peu comme si le corps aspirait à l’infini, au blanc, au vide.

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    Sans titre, 1980



    L’œuvre intitulée les Lignes de Nasca est sans doute la plus foisonnante, la plus classique aussi. Si le buste et « La Tête » sont de nouveau présents, comme un leitmotiv, cette fois, l’œil gauche, exorbité, nous regarde fixement, avec cette intensité étrange qui, mutatis mutandis, me rappelle l’Autoportrait avec la mort d’Arnold Böcklin (1872). L’œil nous interroge et ce faisant, il nous projette dans le temps de la toile car nous aussi, nous appartenons au temps, à la ligne du temps, musique continue...

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    Lignes de Nazca, 1980

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    détail du précédent avec l'oeil exorbité.



    La toile est traversée de part en part par de grandes lignes droites qui quadrillent l’espace de manière inhabituelle. Très discrètement, dans le haut, on distingue la reproduction de ces mystérieux géoglyphes découverts au Pérou en 1926 et liés à la civilisation Nazca, une culture pré-incaïque (Wikipédia) remontant à un passé lointain (entre 300 ACN et 800 PCN). Longues parfois de plusieurs kilomètres, ces formes sont souvent figuratives et évoquent fréquemment de grands volatiles.

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    Les lignes de Nazca, au sud du Pérou.

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    détail de la peinture les Lignes de Nazca



    Mais ce n’est pas tout, dans la bas de la toile, sous le buste, se trouve une ligne du temps qui, à la manière d’une portée musicale structurée par des barres de mesure (ce n’est pas la seule œuvre qui contient cette ligne du temps bien singulière), contient, en ses interlignes, la mention de peintres essentiels à la pensée de Louis. On y trouve, entre autres, Giacometti, dont l’influence est forte pendant tout le parcours et Rothko dont l’abstraction « expressive » n’est plus à démontrer (même si lui-même considérait comme une aliénation les catégories esthétiques). Ici règne donc, en un seul espace, le temps très lointain et mystérieux, les bases de l’art, la vie de l’homme, et l’espace délimité. Serait-ce l’œuvre la plus autobiographique de l’exposition ?

    C’est sans doute à ce point de la visite que mon esprit s’est mis à faire le parallèle avec cette réplique célèbre de Gurnemanz dans le Parsifal de R. Wagner : « Ici mon fils, le temps devient espace ». Car c’est bien l’exploration du temps lié inéluctablement à l’être qui va se dissoudre sous nos yeux avec l’anéantissement de « La Tête » dans le blanc éternel. Oui, manifestement, elle disparaît au profit de ces larges plages de silences, légers dégradés de couleurs blanches où je chercherais en vain ce visage qui avait fini par me ressembler, auquel le spectateur s’identifiait inéluctablement... Ressentie presque comme un deuil, cette annihilation du visage est renoncement… les pensées orientales ne sont pas loin.

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    Johannes Vermeer, Vue de Delft, 1660-61



    Alors, on distingue encore de larges bandes de silences qui respectent, en les plaçant verticalement, les proportions de la Vue de Delft de Vermeer que Louis aimait tant et dont il avait arpenté toutes les distances, toutes les proportions, toutes les durées. Il en rendait alors l’essence, celle qui comprend la structure, la base, sorte de résumé de l’univers, dans un espace où le temps est à tout jamais aboli.

     

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    Triptyque, 1990




    Enfin, seules restent les lignes, dans ce triptyque incroyable qui nous happe et nous fait plonger. Dans cette phrase du peintre si révélatrice de son état d’esprit : « Le blanc est la somme totale de toutes les couleurs. Le blanc est la somme de toutes les douleurs ».

    À coup sûr, comme en témoigne un de ses élèves, la peinture et la poésie sont des exercices spirituels. Cette toile absolument uniforme où l’on distingue à peine les gestes du peintre contient en son dos une quantité impressionnante d’écritures, de bribes d’articles de journaux qui évoquent une pensée, un principe, la photo très douloureuse des portes d’Auschwitz, ainsi que d’autres textes « fondateurs » pour Louis.

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    Sans titre, 2000



    Alors, lorsqu’on se retrouve au bout du parcours, lorsqu’on a médité sur chacune des étapes qui séparent la présence de « La Tête » de sa fusion avec le blanc infini, on se dit qu’on vient de vivre une expérience philosophique du plus haut niveau, qu’on vient d’assister à la transformation de la couleur en espace sans limite, là où le temps n’est plus utile. L’œuvre, dans sa globalité, atteint à l’universel. La quintessence des douleurs de Louis, qui s’apparente à celle de tout être humain s’abime enfin dans l’infini de la couleur unie. Et tant pis si Joseph Louis n’était pas ouvertement philosophe, son propos l’est absolument. Et si sa modestie et son honnêteté l’ont occulté en tant qu’artiste… il nous sert d’autant plus. Et puis tant mieux s’il n’a pas lui-même formulé de complexes théories philosophiques et de savants systèmes. Il a ainsi laissé à ses spectateurs, et cela c’est le propre des grands, tout le loisir d’apprendre à le connaître,… d’apprendre à se connaître… !

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