juan diego florez : Jean-Marc Onkelinx - En avant la musique !
Dernières nouvelles

11 décembre 2008

Décalage

 

J’ai longtemps hésité avant de vous parler du récital de Juan Diego Florez à l’Opéra Royal de Wallonie vendredi dernier. Vous le savez, je n’aime pas vous faire part de mes déceptions en matière musicale, estimant qu’il y a assez de bonnes découvertes pour éviter de dénigrer celles qui le sont moins. Ne croyez pas pour autant que chaque fois que je ne parle pas d’un concert, c’est parce que je ne l’ai pas aimé… on ne peut pas parler de tout ce qui se passe !

 

Alors pourquoi tout de même poster un petit texte sur ce récital ? D’abord parce qu’on oublie trop souvent le décalage qu’il peut y avoir entre un enregistrement discographique et la réalité d’un concert. En studio, on peut faire ce que l’on veut. Surtout en matière de balance et de plans sonores. Facile de hausser une petite voix au dessus de l’orchestre pour en faire entendre les moindres inflexions… ! Ensuite, parce ce concert était aussi magnifique sous certains points qu’il faut mentionner et indiquer avec la plus grande admiration.

 

Florez est un extraordinaire musicien qui sent la musique au plus profond de lui-même. Son chant est magique dans ses nuances de dynamique, dans son phrasé très subtil et dans une large mesure, dans sa diction parfaite de l’italien, bien sur, mais aussi du français si difficile à comprendre dans l’opéra. Il possède un timbre de voix particulièrement séduisant et très varié. Sa voix de ténor léger lui permet des aigus faciles, mais sa technique de l’ornement et de la colorature est unique en son genre. C’est comme s’il avait avalé un instrument de musique et qu’il lui suffisait de bien articuler ces effrayantes fioritures propres au bel canto pour les émettre parfaitement. Tout cela était un vrai régal et je n’ai jamais entendu pareille aisance dans la virtuosité.


 

Juan Diego Florez



 

Mais une voix doit aussi passer au dessus de l’orchestre et être entendue clairement au-delà des moments de cadences de solistes. … Et là, cela coinçait quelque peu. Soit l’orchestre était mal dosé, soit sa voix est plus petite que ce qu’annoncent et veulent démontrer les enregistrements. De nombreuses séquences entières d’airs de Bellini, qui n’est pourtant pas connu pour son orchestration débordantes, ne parvenaient pas à mes oreilles. Il le sait lui-même et d’ailleurs le revendique, il est un chanteur typique de bel canto est, malheureusement pour lui, à mon humble avis, on ne l’entendra jamais chez Verdi, encore moins chez Puccini.

 

Le voilà limité aux trois Bellini, Donizetti et Rossini. Et encore ! A l’écoute de son air d’Arnold, le célèbre « Asile héréditaire » de Guillaume Tell, on comprend que l’accompagnement orchestral est déjà trop lourd pour sa voix. Il ne passe que dans les notes suraiguës qui semblent alors moins précises, presque tirées. Il faut dire, à sa décharge qu’il attaque directement les contre ut sans les pousser par le bas comme trop de ses collègues. Il les atteint d’emblée avec une facilité manifeste et déconcertante. Pourtant des signes de fatigue se font déjà sentir. Certaines attaques presque éraillées (corrigées il est vrai presque aussitôt pour notre plus grand bonheur) sont imperceptibles au disque.

 

Mais, vous le savez, les grands solistes internationaux sont soumis à des trains de vie épuisants. Peut-être tout simplement n’était-il pas au mieux de sa forme. Quelques musiciens de l’orchestre me confiaient que Villazon, même malade était plus présent et plus sympathique lors de son passage à Liège. La voix est un instrument très fragile et les chanteurs doivent pouvoir l’économiser pour la faire durer. C’est quasiment incompatible avec les exigences des agents, impresarios et maisons de disques qui obligent les chanteurs à des voyages incessants sous des climats variés et des décalages horaires impossibles à gérer au mieux… Pourvu que le beau Juan Diego sache se protéger ! Rien ne me semble moins sur !

 

Si ! Il sait se protéger de son public. Il a refusé au dernier moment une séance de dédicace prévue pourtant de longue date, laissant ses admirateurs, venus nombreux, avec le sentiment que la vedette les méprisait quelque peu (ce n’est pas moi qui fabule, mais les échos j’ai pu récolter à la sortie du concert). Ce manque de modestie (l’expression « caprices de divas » n’existe pas pour rien) est plus fréquent chez les chanteurs que chez les instrumentistes. Presque toujours, ils acceptent de rencontrer leur public. C’est ce qui leur permet de rester humains et pas seulement des machines à sous…

 

Cela suffit ! Mon petit doigt me dit que j’en ai déjà trop dit. Mais que voulez-vous, l’image qu’on a d’un musicien peut parfois se nuancer un peu à l’écoute d’un concert. C’est souvent le moment de la révélation de la vraie nature humaine. C’est pour cela qu’il faut toujours privilégier la musique vivante…sans doute moins parfaite que celle du studio, mais tellement plus vraie…

Écrit par Jean-Marc Onkelinx dans Musique | Commentaires (4) | Tags : recital, orw, juan diego florez | |  Facebook |