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  • Judith et Holopherne

     

    Hier, je vous parlais de l’attrait pour l’effroi qui semble agiter les médias et la race humaine au sens large. Ce phénomène ne date pas d’hier et semble même relever des archétypes humains. Voir, ressentir et « participer » aux interdits moraux font partie des fantasmes refoulés au plus profond de nous-mêmes. C’est la raison pour laquelle les psychopathes continuent à intriguer…à attirer. L’enthousiasme face aux romans policiers morbides et effroyables (Maxime Chattam, par exemple), le succès des films d’horreur et des documents consacrés aux grands criminels de l’histoire en témoignent.

     

    Dans l’histoire de l’art, les scènes sanglantes ne sont pas rares. Elles semblent donner au spectateur un vertige extraordinaire qui oscille entre l’envie « morale » de détourner le regard et le désir « coupable » de n’en perdre aucun détail. Car une représentation iconographique ne trouve son sens qu’en fonction de l’observateur qui la scrute. L’effroi provoqué n’est pas toujours à la mesure de l’attente. Il faut aussi cerner les rapports de l’artiste avec le sujet qu’il traite.

     

    L’histoire biblique de Judith et Holopherne en est un bel exemple. Envoyé par Nabuchodonosor II pour mettre à feu et à sang la ville juive de Béthulie qui lui résiste, Holopherne est séduit par la très belle Judith qui s’introduit dans son campement avec le désir de l’assassiner pour sauver son peuple assiégé. Elle attend le moment où le général sera endormi suite à l’absorption de vin pour lui trancher la tête d’un geste franc, assistée de sa servante. L’anecdote saisissante et considérée aujourd’hui comme de la pure fiction, témoigne cependant à la fois de la faiblesse du mâle qui se laisse séduire par la beauté et l’intelligence féminine, ainsi que de la détermination de la femme prête à transgresser et à assumer les interdits moraux et physiques pour arriver à ses fins.


     
    Judith et Holopherne de Gentileschi 1611




     

    La peinture que vous voyez représentée ici date de 1611. Nous la devons à Artemisia Gentileschi (ca. 1593- ca. 1652). Femme peintre du XVIIème siècle, l’héroïsme de Judith ne la laissait manifestement pas indifférente. Elle a réalisé au moins deux toiles sur le même sujet. En pleine époque baroque, le mouvement et le geste sont au centre de l’image. Le drapé typique, les couleurs et l’éclairage clair obscur témoignent d’une lumière extérieure au tableau. Trois personnages participent à cette scène horrible. La servante aide Judith à trancher la gorge à Holopherne. Les trois visages forment un triangle instable, incliné à droite, déposé sur sa pointe. Chaque côté de celui-ci est accentué par les bras des trois protagonistes qui, éclairés de la sorte et tonifiés physiquement, montrent l’action funeste. Observez, par exemple, le poignet en pleine action de la main droite de Judith ainsi que sa main gauche poignant dans la chevelure pour maintenir la tête de sa victime.


    Gentileschi Judith et Holopherne détail 2

     

    Le sang coule à flots sur le linge de lit blanc, accentuant le contraste des deux teintes. L’homme est-il déjà mort ? Nul ne peut l’affirmer. Son regard vide, son front plissé et sa bouche entr’ouverte semble en tous cas marquer la souffrance d’un homme au seuil d’une mort horrible. Ce qui choque le plus n’est ni le sang versé, ni le visage de douleur d’Holopherne. Ce sont les deux femmes. Leur visage angélique, l’absence de sentiment d’horreur et leur détermination est terrible.


    Judith et Holopherne de Gentileschi 1611



     

    Habillée d’une robe bleue aux manches retroussées pour la circonstance, Judith est pareille aux vierges au pied de la Croix. Son habit porte la même couleur que celui attribué à Marie. Son visage, d’une douceur en total désaccord avec le geste qu’elle accomplit lui confère à la fois un rôle de sainte (elle sauve son peuple) et de jeune fille séduisante, pure, …innocente même !.Si ce n’est un léger geste de recul plus lié à l’effort qu’elle doit produire pour décapiter son ennemi que pour montrer sa répulsion face à l’homme et à son acte sanguinaire, on ne trouve aucune trace d’émotion sur son visage. La servante semble tout aussi sereine et maintient le corps à plat sur le lit. Le poing de la victime semble toucher son menton sans le moindre effet salvateur. Sa robe rouge fait écho au sang versé sur la literie. Bref tout se passe dans le calme le plus étonnant et effrayant.

     

    C’est de là que vient l’effroi. De cette nécessité absolue et de cette détermination sans faille !

    Mais il y a mieux. La position du spectateur est cruciale dans la manière dont il reçoit une œuvre. Dans ce cas précis, notre regard pointe d’abord au centre du triangle, dans cette forêt de bras qui nous déstabilise. Nous devons ensuite bouger les yeux vers les angles du triangle pour mesurer l’ampleur et l’horreur de la scène. C’est gênant car cela empêche une vue d’ensemble immédiate, mais nous oblige à ce débat moral entre le fait de détourner le regard ou, au contraire, suivre l’itinéraire horrible que l’artiste veut nous faire partager. Alors seulement, avec les yeux d’un voyeur, nous découvrons ce que la morale ne peut pas supporter tout en le désirant. Nous sommes confrontés à nous-mêmes, à nos interdits et à nos fantasmes.

     

    C’est bien la proximité de la scène et de notre regard qui crée l’effroi. Parcourir les visages, les gestes, le sang et le couteau nous donne le sentiment de participer à cette scène et d’en être « quelque part » complices. Oui, c’est bien cela qui crée l’effroi. C’est la même démarche que les médias aujourd’hui accomplissent à propos des gros plans sur les procès et meurtres des tueurs en série. On nous fait voyager à travers l’horreur des détails sanglants et moralement déviés. Plus on en sait, plus on observe, plus on est attiré par ces gestes qui nous sont interdits. Voilà avec quoi jouent les journalistes qui nous montrent à grand renfort de détails les agissements des Fourniret et Dutroux. Ce n’est pas d’hier ce besoin d’effroi. Ce qui est dangereux, c’est que cela se montre aujourd’hui dans des faits réels et présents ainsi que dans le cadre d’émissions d’information. L’art fonctionne plus avec le symbole que la réalité. La leçon de Judith est plus morale et plus symbolique que celle de nos psychopathes. L’information n’est pas de l’art… !

     

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