klavierstücke

  • Sehnsucht



    Belle séance commentée hier au Château de Colonster où, en compagnie de la soprano Marie Lemaire et de son partenaire Matthew Pritchard au piano, nous parcourions deux œuvres significatives du couple Schumann, les terribles Frauenliebe und-Leben (Amours et Vie d'une femme), opus 42 de 1840 de Robert où les évidentes traces de la maladie conditionnent le sens du cycle entier et les Six Lieder opus 13 de Clara qui développent la quintessence du romantisme allemand.

     

    Le concert, organisé par le FER Ulg (Femmes, Enseignement, Recherche) voulait, à la veille de la journée du Droit des femmes, mettre l'accent sur cette personnalité hors du commun qu'était Clara, elle qui a réussi, dans un monde dominé absolument par les hommes, exister en tant qu'artiste multiforme.

    J'ai beaucoup employé le terme allemand "Sehnsucht" au cours de mon exposé en cherchant plus à faire ressentir ce qu'il regroupe comme sentiments, essence du romantisme allemand, plus qu'en essayant de le traduire.

    Je reviens un peu sur le sujet en examinant une petite pièce de Brahms, dont le rapport avec les Schumann n'est plus à démontrer, tirée des Quatre pièces pour piano (Intermezzo) de l’opus 119, une des ultimes et sublimes compositions du maître (1893). Cette pièce de quelques minutes seulement contient en elle-même non seulement le résumé de la pensée d’un homme, mais aussi l’essence du romantisme musical.

    Au-delà de cette analyse, il s'agit, bien sûr, de développer ou de laisser courir le ressenti individuel. Mais montrer que l’émotion que véhicule une œuvre composée il y a bien longtemps est toujours très forte aujourd’hui, c’est trouver ce dénominateur commun entre nous-mêmes et l’œuvre, c’est justifier d’un seul coup toute la raison de l’art et de la culture. Car il est bien là, le résultat final qui nous force à constater que l’œuvre nous parle de l’Homme, donc de nous-mêmes... qu'elle nous enrichit.



    Pourtant, Johannes Brahms (Hambourg 1833-Vienne 1897) représente encore pour les publics francophones un monstre de la musique germanique. Force est de constater que peu d’orchestres français se sont risqués à enregistrer une œuvre trop souvent jugée lourde et pesante. Les propos critiques de Debussy et le style particulier de cette musique semblent, à première vue, ne pas correspondre à la pensée plus légère et méditerranéenne des publics latins. D’autres compositeurs comme Bruckner ou Sibelius semblent souffrir du même a priori.

    Un rappel s'impose: ce que nous nommons généralement le « romantisme » musical est une attitude vis-à-vis de la fonction de l’œuvre et de la nécessité que ressent l’homme à la produire. Ainsi, nous observons que le propos d’une œuvre change dès la fin du XVIIIème siècle suite aux courants littéraires et philosophiques de l’époque. Si l’artiste baroque était encore au service d’une collectivité, représentée par un « patron », sa volonté d’indépendance (Mozart en sera le héraut ») grandit fortement à l’aube du XIXème siècle, avec ce que nous nommons le Romantisme. Un personnage comme Beethoven, par exemple, n’est explicable que par cette absolue volonté d’indépendance. Elle se traduit par un changement radical de style et un propos désormais singulier. Le compositeur s’exprime alors en tant qu’individu… que cela plaise ou non !

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    Les conséquences sont un élargissement de la forme. Plus le propos est vaste et personnel, plus la forme évolue. La crise de Heiligenstadt en 1802 est pour Beethoven le moment du « manifeste » musical romantique. Désormais, toute sa musique sera le reflet de son âme. Et s’il se nourrit encore d’une pensée utopique et universaliste, c’est parce qu’il est profondément convaincu de sa validité. Ainsi la lutte prométhéenne du maître de Bonn est sa lutte contre un destin (surdité, solitude, …) funeste.

    Le compositeur romantique façonne la forme musicale à son image et n’obéit plus aux canons « scolaires » imposés par l’apprentissage. Observez et ressentez la différence entre une symphonie du Mozart de Salzbourg et « l’héroïque » de Beethoven et vous comprendrez le chemin affectif parcouru.

    Et puisque la musique est capable, selon les philosophes, de renouer le contact avec les valeurs archétypales enfouies au plus profond de nous-mêmes, les compositeurs s’en donnent à cœur joie. Leur musique véhicule une pensée de plus en plus profonde et subtile. C’est de là que viennent ces sensations d’intense émotion à l’écoute des chefs d’œuvre des grands compositeurs du XIXème siècle, cet esprit animé par un affect bien souvent mélancolique que les peuples germaniques nomment « Sehnsucht ».

    Mais voilà, comme toujours, plusieurs manières divisent ceux qui prennent plaisir à créer la polémique. Le fameux critique viennois Edouard Hanslick, autorité suprême du monde musical de l’époque et théoricien du « beau », brise l’harmonie qui semblait régner dans l’individualisme des artistes en séparant la musique en deux parties distinctes, une bonne et une mauvaise. Le critique, qui prétendait que la musique devait renoncer à relater un propos philosophique quelconque au profit de la simple expression du son, développait une animosité formidable pour Liszt, Wagner et Bruckner. Il refusait que Liszt, l’inventeur du poème symphonique, puisse s’inspirer d’un argument littéraire pour construire sa musique. Dans la même logique, il fustigeait le but ouvertement philosophique des opéras de Wagner. Enfin, il considérait que les « boas constrictor » de Bruckner (c’est ainsi qu’il nommait ses symphonies !) n’étaient que des rejetons de Wagner avec des relents de foi catholique.

    Par contre, il vénérait la musique de Brahms qui, dégagée le plus souvent de tout argument littéraire, représentait à ses yeux une incomparable pureté. Ce qui devait l’émouvoir au plus haut point, c’était probablement cette « Sehnsucht » qui caractérise parfaitement la musique de Brahms comme celle de Robert Schumann. La traduction française du mot est délicate et forcément sujette à périphrase : Nostalgie, désir, alanguissement. Trois sens qui semblent parfois exprimer des concepts différents, mais que l’on comprend dans cette explication essentielle : « Sehnsucht » a le sens de « désir ardent, souvent douloureux » quand une idée de manque est exprimée, et le sens de « nostalgie » quand les sentiments exprimés sont tournés vers le passé. C’est exactement ce qui caractérise une bonne part des mouvements lents chez Brahms.

     

     

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    Un conseil discographique... Nicholas Angelich dans les dernières pièces pour piano de Brahms... à écouter absolument... un miracle de poésie!... et à ne pas rater lors de ses deux concerts à la Salle philharmonique de Liège tout prochainement

     



    Ainsi, cette première pièce des Vier Klavierstücke op. 119 résume à elle seule tout cet affect brahmsien et profondément romantique. Musique très expressive et surtout profondément humaine ! Elle nous touche, d’une manière toute particulière au plus profond de notre être, elle véhicule des émotions essentielles, archétypales. Certes, on ne peut pas toujours dire avec certitude ce qui les génère, même si une analyse approfondie de la pièce comme nous l’avons faite à ce premier cours, nous permet, à coup sûr, de tracer de véritables pistes (lettre à Clara Schumann, indications de Brahms sur l’interprétation et sur l’usage des dissonances à mettre en évidence, …) mais là où il n’y a pas de doute, c’est dans le fait que Brahms dit quelque chose de fort. Lorsqu’il nous arrive de vouloir qualifier sa musique avec nos mots, on en revient très souvent à de vagues qualificatifs qui cherchent à traduire la face sombre de l’homme qui semble s’exprimer, dans ses plus grandes réussites, dans un univers tragique rempli de ces couleurs sombres, sépia parfois, crépusculaires, la Sehnsucht, qui retrouve tout son sens dans le qualificatif… automnal!

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