kovacevich

  • Bagatelles

     

    Le terme de bagatelle date du XVIIIème siècle et comporte plusieurs définitions. Souvent utilisé dans son sens premier, c’est à dire une chose de peu de prix, de peu d’importance et peu nécessaire. Le mot désigne souvent aussi une amourette ainsi que l’acte sexuel.

     

    Son apparition en musique date des débuts du XIXème siècle et désigne, dans le même esprit, une petite pièce pour piano. La Bagatelle est un bon exemple de l’évolution de la musique dans les salons et de la pratique musicale des amateurs. En s’opposant par sa brièveté à la grande sonate, elle inaugure une série plus vaste de petites formes dont les Schubert, Schumann, Chopin et Brahms seront les grands représentants.

     

    En effet, la bagatelle est une petite œuvre intégrée dans un ensemble. Pour donner aux amateurs le goût de jouer des pièces sérieuses et plaisantes et pour leur permettre d’entendre des œuvres moins difficiles que les sonates (le cd n’existait pas encore !!), tout en les préparant à cette écoute. L’éditeur de Beethoven, Carl Friedrich Peters explique ce qu’il attend de ce genre de composition : « …qu’elles ne soient pas trop difficiles pour que les dilettantes puissent y prendre plaisir et qu’elles soient composées par des maîtres pour élever le goût du public en ne laissant pas des compositions superficielles occuper ce terrain là. Dans ce but, les maîtres doivent se donner la peine de composer des œuvres faciles ».


     

    Piano Broadwood


     

    Après avoir entendu au concert de l’U3A la semaine dernière Harold Noben jouer les dernières bagatelles opus 126 de Beethoven, j’avais envie de me replonger un peu dans le cycle magnifique des onze pièces du même genre, conçues entre 1820 et 1822 et publiées sous le numéro d’opus 119.

     

    Alors que Beethoven travaillait à la Missa solemnis ainsi qu’à la composition de ce qui sera son testament pianistique, les dernières sonates et les variations Diabelli, il accepte à deux reprises de donner à publier des petites pièces. Pour deux éditeurs différents, il compose en tout une série de onze pièces qu’il va ensuite unifier pour créer un véritable cycle. Car à cette époque, Beethoven cherche aussi à épurer son langage pianistique et à obtenir une concision extrême de la forme musicale. Il n’est donc pas juste de considérer ces pièces comme une concession du compositeur au goût du jour et à la musique de salon.

     

    Au contraire, toutes ces miniatures sont le résultat d’un long travail d’élaboration. Le travail de Beethoven est repérable grâce aux esquisses conservées des bagatelles. On y distingue clairement plusieurs étapes. Beethoven envisageait d’abord l’ensemble avec sa ligne mélodique et ses proportions. Il y plaçait les articulations principales ainsi que le début et la fin. Il modelait ensuite son thème en le travaillant, le ciselant. Il en détaillait l’harmonie et le parcours tonal. Il rédigeait alors seulement la pièce avec toutes ses parties et, dans ce travail « au propre », ajoutait encore quelques idées nouvelles. Ainsi, la volonté de publier ces bagatelles ne répondait pas seulement à un besoin financier, nous l’avons vu, mais surtout de donner accès aux pianistes moins habiles à sa spiritualité hors des contraintes de la grande forme sonate. Cette esthétique nouvelle de la petite forme prend naissance chez Beethoven avec ce cycle opus 119 (même s’il pratiquait déjà le genre depuis l’opus 33 de 1802 et la célèbre « Pour Elise » datée probablement de 1810) avant de s’imposer magistralement avec le dernier opus pianistique, les six Bagatelles de l’opus 126.


     

    beethoven à Vienne



     

    Constitué de onze pièces très différentes par leur taille, leur écriture, leur atmosphère et leur difficulté pianistique, le cycle trouve toute sa cohérence dans l’exploitation même de cette diversité. Comme un tour d’horizon de l’art et la pensée du compositeur, les miniatures abordent le chant, l’hymne, la danse, la maîtrise du temps, etc.

     

    Nous semblons pénétrer à certains moments dans la pensée de Schubert et, à condition de remplacer le titre de Beethoven par le terme « moment musical », certaines harmonies ou phrases musicales évoquent clairement l’esprit viennois. Pourtant, nous l’avons déjà dit, Beethoven et Schubert ne fonctionnent pas dans la même pensée. Et, malgré les demandes de l’éditeur Peters concernant ces petites pièces, il n’accepta pas les prétentions financières de Beethoven et considéra les comme « …des pièces en dessous de votre dignité et…des futilités telles que tout le monde pourrait en faire ». Quel manque de discernement ! Il sembla même passer à côté de leurs qualités premières, la concision du style et l’efficacité narrative.

     

    Ces bagatelles sont de vraies merveilles. La première en sol mineur déploie, dans sa forme A-B-A’ un esprit proche de la danse et un climat harmonique central très audacieux. La seconde se déroule comme une invention jouant sur l’alternance des deux mains. La troisième « à l’Allemande » évoque l’ancienne danse avec finesse et brio. Vient ensuite un magnifique Andante cantabile en la majeur d’une fraîcheur toute printanière. La cinquième est une sorte de chevauchée sur une main gauche au rythme obstiné. La virtuosité et les décalages rythmiques donnent à la sixième un aspect fulgurant. Comme une étude pour les trilles, la septième exploite la rhétorique de cet ornement scintillant dans l’aigu et sonnant comme un glas dans les graves. Retour au chant dans la huitième pièce avant une petite valse en neuvième position. La dixième est sans doute la pièce la plus courte de toute l’œuvre de Beethoven, une simple idée d’une seule phrase de huit mesures répétées avant la coda de quatre mesures…étonnant ! La dernière bagatelle, Andante ma non troppo, en si bémol majeur, fleuron de l’ensemble, avec sa mélodie « innocente » compte parmi les plus belles inspirations du maître. Développée brièvement à quatre voix, elle est sans doute la plus achevée et la plus inspirée du cycle. Les voici prises sur You Tube par le superbe pianiste Roland Pöntinen avec la partition qui défile au rythme de l’interprétation.





     

     

     

    Mais pour la discothèque, j’ai toujours eu un faible pour les superbes interprétations de ces bagatelles par Kovacevich.


    Beethoven, Bagatelles, Kovacevich


     

     

    Stephen (Bishop) Kovacevich est un pianiste américain né en 1940. Sa discographie est si imposante que deux volumes lui ont été consacrés dans la fameuse édition Universal Music des grands pianistes du XXème siècle. Concertiste de renommée mondiale, ses prestations et enregistrements ont été primés partout dans le monde. Il est aussi un partenaire très prisé pour la musique de chambre. Jouant avec Martha Argerich dont il a été le troisième époux, les frères Capuçon, Sarah Chang, Emmanuel Pahud, … il est aussi chef d’orchestre et dirige à travers le monde des ensembles très prestigieux comme le Los Angeles Philharmonic, l’orchestre de chambre d’Europe ou l’orchestre de Birmingham.


     

    Kovacevich[1]



     

    Il nous livre ici un enregistrement tout en finesse de l’intégrale des opus de bagatelles. Enregistré en 1974, ce cd réédité chez PHILIPS est le plus beau témoignage de la capacité de Kovacevich à créer les climats très différents pour chaque pièce et à varier son jeu, tantôt puissant, tantôt d’une finesse inouïe. Un voyage musical au cœur de l’émotion.

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