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  • Première approche III : Menuet et scherzo

     

    Continuons sur notre lancée. La semaine dernière, dans le message « Première approche II », je vous parlais du deuxième mouvement de la sonate et de la forme Lied. Aujourd’hui, en toute logique, nous aborderons le troisième volet du polyptyque que constitue la forme musicale la plus prisée du classicisme et du romantisme. 

    Pendant la seconde moitié du XVIIIème siècle, au moment où naît la sonate, il s’agit de donner aux nouveaux publics des concerts une variété de mouvements inspirés par des affects très différents les uns des autres. Le concert est ainsi fait qu’il faut tenir en haleine un public qu’il s’agit encore de fidéliser. Le déroulement des premières sonates tient donc compte de ce facteur « économique » de premier plan. Après un premier mouvement architecturé dramatiquement autour de deux idées antagonistes et un deuxième inspiré par le chant, donc par l’émotion pure, le troisième revient à un tempo plus vif inspiré de la danse. 

    On peut même affirmer qu’il s’agit là d’un transfert entre l’ancienne suite de danses et la sonate puisque le menuet prend naturellement place au sein de la sonate. Les musicologues pensent parfois que le premier mouvement découle de l’ancienne danse allemande et le mouvement lent de la sarabande, donnant ainsi le sentiment que les évolutions se font en douceur. Toujours est-il que dans le cas du troisième mouvement, les choses semblent claires.



     

     

     

    Le menuet faisait partie des danses facultatives de l’ancienne suite baroque au même titre que la gavotte ou la bourrée. Sa structure formelle en est d’ailleurs fort proche. Le menuet est une danse traditionnelle à trois temps égaux et à mouvement relativement modéré. Il est gracieux et noble. C’était une des danses préférées de Louis XIV.  La littérature chorégraphique nous a laissé de nombreux écrits relatifs à cette danse de société. Elle était, en effet, la reine des danses aussi bien dans les bals privés que sur les scènes. Il est attesté dès 1664 par Guillaume Dumanoir. On le retrouve rapidement dans les tragédies lyriques de Lully. Dans le courant du XVIIIème siècle, les théoriciens tentent de conserver la pureté de cette danse face aux diverses altérations populaires qui l’assaillent. Le traité le plus représentatif à ce sujet est « Le maître à danser » de Pierre Rameau édité à Paris en 1725.


     

    Figure en Z du Menuet



     

    « Le plus court qu’on peut le faire c’est le meilleur. Mais lorsqu’on est parvenu au point de le bien danser, on peut de temps à autre y faire quelque agrément » (Rameau). Si l’improvisation semble être le résultat de la maîtrise de ses pas, elle reste cependant une danse de couples ou de groupes qui se déplacent en ligne droites ou sinueuses sans la proximité des corps qui séduira tant les amateurs de la valse au XIXème siècle. Le modèle de base est une ligne en « Z » (voir illustration). Le célèbre menuet du violoniste français André-Joseph Exaudet, tiré d’une de ses sonates en trio, deviendra un modèle pour bon nombre d’autres pièces. Il a servi à plus de deux cent danses jusqu’au début du XXème siècle.


     

    Menuet d'Exaudet
     


     

    C’est donc tout naturellement qu’on le retrouve en troisième place dans la sonate, ramenant avec lui ce symbole de l’activité humaine qu’est la danse. Sa structure binaire comme toutes les danses anciennes joue sur la proportion un tiers/deux tiers. Chaque partie est répétée, supportant alors quelques ornements supplémentaires. Dès que le premier menuet se termine, un second commence. On le nomme trio car souvent, il était écrit à trois voix, la basse se taisant lors son exécution. Le trio, plus lent et plus sentimental en général, adopte la même structure binaire et répétée. Suit alors le retour du premier menuet joué, cette fois, sans les reprises. 

       Menuet I // Menuet II (Trio) //Menuet I (da capo) 

     


    A-A’  /  B-B’//  C-C’/ D-D’//  A / B

      

    Le menuet n’était forcément plus dansé dans les œuvres de Haydn et Mozart. C’est sans doute l’une des raisons qui poussèrent les compositeurs à proposer des pièces de plus en plus stylisées et fantaisistes en continuant de les nommer menuet (ou menuetto). On en trouve de curieux spécimen dans les quatuors de J. Haydn. Il faut dire que la structure rigide de cette danse convenait de moins en moins à l’esthétique préromantique qui avait de plus en plus besoin de liberté. On constate alors un changement progressif de la forme binaire en forme ternaire dans laquelle la première partie du menuet (A) devient une sorte d’exposition de thème et la seconde (B) propose un bref développement de ce thème avant de le ramener en un semblant de réexposition. On le voit, la forme sonate cherche à intégrer la danse et insuffler progressivement une division en trois parties (A-B-A’).


     

    Mozart Menuet Symphonie 40
     Mozart, Menuet de la symphonie n°40


     

     

    A-A’// B-B’

    Exposition (thème)// Développement- Réexposition

      

    C’est d’ailleurs ce besoin de plus en plus grand de liberté à l’époque romantique qui provoque la disparition du menuet. On le remplace par le scherzo (de l’italien : « je plaisante »). Tout en gardant souvent les trois temps du menuet une structure munie d’un trio central, les proportions sont beaucoup plus libres. Le compositeur cesse d’être gêné par le troisième mouvement et y place souvent des données psychologiques importantes pour la compréhension de la sonate toute entière. Ainsi, Schubert fait du trio intérieur le refuge face aux douleurs des exprimées dans les autres mouvements. Il y utilise souvent un Ländler, danse allemande, autrichienne et suisse un peu rude, typique de la campagne et des musiciens amateurs. Ce trio évoque la Hausmusik, occupation des familles lors des longues soirées d’hiver. Ce refuge dans le passé semble indiquer chez Schubert un bonheur passé qu’il est parfois bon de se remémorer. Bruckner, Mahler et beaucoup d’autres, jusqu’à Alban Berg (voir le Ländler de son concerto pour violon « à la mémoire d’un ange »).


     

    Schubert Trio Quatuor Rosamunde
     Schubert, Trio (Ländler) du Quatuor Rosamunde


     

    Devenant de plus en plus vaste et complexe, le scherzo peut également s’agrémenter de plusieurs trios différents et proposer ainsi une évolution temporelle en gradation dramatique. Mahler trouvera dans cette forme un monde à part entière, y faisant alterner valses, Ländler et sections libres. Le complexe et gigantesque scherzo qui est au centre de la cinquième symphonie est en est un magnifique exemple. Par contre, celui de la première symphonie est, finalement, encore très classique.


     

    Mahler Trio (valse) Symphonie 1
     Mahler, Trio (valse) de la première symphonie


     

    Le menuet défunt sera cependant encore utilisé pour sa couleur ancienne et se retrouvera parfois isolé ou réintégré à la sonate au XXème siècle. Le Menuet antique de Ravel illustre l’hommage à la musique du passé dans un langage d’un modernisme qui, finalement, lui sied parfaitement. Dans le domaine chorégraphique et les bals, le menuet sera remis à l’honneur dans les années 1880 sous une forme inspirée du quadrille, retrouvant ainsi un peu de sa superbe d’antan. On l’enseignera encore dans les écoles de danse de manière théorique jusqu’à la première guerre mondiale. Il est vrai qu’aujourd’hui, il nous semble un peu désuet et, surtout, semble ne plus correspondre à l’idée de proximité des corps liée à la danse.

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