langue

  • Langue et langage



    Les commentaires divers sur la maîtrise de la langue flamande de notre nouveau Premier ministre ont agité les médias ces derniers jours. Entre les radicaux qui exigent le parfait bilinguisme et les laxistes qui n’en n’ont cure, toutes les nuances se rencontrent dans un débat qui, au-delà d’un symbole, pourrait bien montrer l’une des plus grandes lacunes de notre enseignement… l’apprentissage des langues.

    Car nous vivons dans un pays qui possède trois langues nationales… dont aucune des deux, non maternelle, n’est obligatoire ! Paradoxe, il suffit de voir le nombre d’enfants qui choisissent l’anglais et l’espagnol dans l’enseignement secondaire francophone pour comprendre qu’on n’est pas sorti de l’auberge… Le citoyen francophone reste trop frileux avec les langues de ses compatriotes. Pas surprenant, dans ces conditions que ressortent les réactions les plus fortes de la part de ceux qui ont choisi, eux, de parler aussi notre langue. Lorsque je tiens de tels propos, beaucoup me rétorquent que le néerlandais est une langue peu parlée dans le monde (elle est, je crois la 33ème dans le classement mondial, là où le français est 11ème  d’après l’encyclopédie Encarta) et qu’elle n’est pas d’une grande utilité dans les relations internationales. Je rétorque toujours que l’allemand est la 10ème langue et que les francophones ne l’apprennent pas plus, que pour trouver un emploi en Belgique, elles sont souvent nécessaires et que la moindre des choses, c’est de connaître les langues de son propre pays… surtout quand on en revendique l’unité, cheval de bataille des francophones.

     

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    Et pourtant, quoi de plus familier que le langage ? Cette fonction nous semble aussi naturelle que la marche ou la mastication. Nous l’utilisons tout le temps, sans même y réfléchir. Nous déployons d’innombrables mécanismes intellectuels et affectifs d’une manière qui nous semble tout à fait naturelle. Et celui qui, par la maladie ou l’accident, n’a plus accès au langage, souffre d’un véritable handicap qu’il essaye de surmonter, dans le meilleur des cas, par des moyens de substitution.

    À peine vient-il au monde que le nouveau-né communique déjà, peut-être sans le savoir, avec le monde extérieur : il crie, il pleure, il vagit. Puis, lorsqu’il a quelques mois, il gazouille et exprime par des sons non articulés ses émotions. Tout cela, ce sont des faits de communication que les proches du bébé parviennent à décoder tant bien que mal, mais ce n’est pas encore du langage. Car celui-ci s’apprend. C’est parce que les parents vont lui répéter, avec patience, des centaines et des centaines de fois, des sons, plus ou moins difficiles à reproduire, en rapport avec des objets, des personnes, des affects ou des éléments extérieurs, que l’enfant va apprendre à parler.

    Autrement dit, si le besoin de communiquer est d’abord instinctif chez l’enfant et chez l’être humain d’une manière générale, le langage articulé est absolument un fait de culture. Car un bébé né à Pékin marchera ou tétera sa mère de la même façon qu’un bébé né à New-York, à Madrid ou à Liège. Mais il parlera chinois s’il est pékinois, américain s’il est new-yorkais, espagnol s’il est madrilène ou français s’il est liégeois ! Le langage est le résultat d’une grande convention collective (l’expression est à la mode) qui s’est définie historiquement à travers les âges. Il est d’ailleurs de première importance de distinguer et de ne jamais confondre le langage, la langue et les signes linguistiques.

     

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    Le langage est la faculté de communication qui s’exerce, certes, par le langage articulé (c'est-à-dire par une langue), mais aussi par d’autres systèmes tels que le langage des gestes, par exemple. La langue, elle, est l’instrument du langage articulé, résultat d’une longue évolution cautionnée par ces fameuses conventions collectives du groupe auquel appartient la personne qui parle. Enfin, les signes linguistiques qui fixent et composent une langue sont de nature orale et scripturale.

    On peut donc, avec ces quelques éléments proposer une définition très générale d’une langue : Une langue, parlée ou écrite, morte ou vivante, officielle ou non officielle, est un système conventionnel de signes exprimant des idées, désignant des actions, des objets et des faits, et servant d’une manière générale à la communication entre les individus d’un même groupe linguistique.

    Ainsi, on peut considérer comme une langue, au sens scientifique, tout système de communication parlé ou écrit. De ce point de vue, tous les dialectes qu’on trouve par dizaines rien qu’en Belgique et qui ne sont compris que des membres des communautés qui les pratiquent, tous les jargons argotiques des corporations professionnelles, seulement compris par leurs membres, sont des langues au même titre que le français de Molière ou l’anglais de Shakespeare. Cette définition ne tient donc aucun compte, à raison d’ailleurs, d’un autre phénomène pourtant crucial que les linguistes appellent médiocrement « la hiérarchie des langues », à savoir le fait que certaines d’entrer elles se sont imposées à des groupes immenses comme des langues officielles, obligatoires, enseignées dans les écoles. C’est le cas, vous l’aurez compris du français, de l’anglais, de l’espagnol, du chinois mandarin, du japonais, …

    Dès lors, de nombreuses autres langues, au cours de l’histoire ont été mises en veilleuse ou ont complètement disparu. Les raisons en ont la plupart du temps été politiques car les langues des conquérants ont balayé celle des peuples conquis. C’est ainsi que les Bretons ou les Corses, exemples entre mille autres, ont été obligés de parler le français, non seulement pour des raisons administratives et utilitaires, mais aussi par la volonté des monarques et des ministres. Toutes ces langues rejetées ont été appelées des « dialectes » ou, plus encore péjorativement des « patois ».

    Mais cette tendance a commencé à se renverser dès la seconde partie du XIXème siècle, au moment où les populations concernées ont fait revivre leur langue perdue ou dominée. Les nationalismes du romantisme ont contribué lentement à un retour au premier plan de la langue et de tout ce qui l’accompagne : la culture. Car c’est bien là que se trouve l’enjeu. Une langue n’est pas qu’un simple assemblage de sons qui crée un mot signifiant, c’est le vecteur d’une culture, d’une tournure d’esprit particulière, unique et révélatrice des idées qui la composent.

    Je crois que c’est là que se trouve toute la problématique de l’apprentissage d’une langue. Au-delà de l’assimilation d’un vocabulaire traduit et de l’application de règles grammaticales et phraséologiques apprises, il reste tout l’essentiel, celui de la tournure d’esprit, celui de la culture.

     

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    Apprendre une langue c’est peut-être surtout apprendre une culture pour que le mot, ou la nuance du mot, pour que la phrase et son idées puissent être efficaces et bien compris de l’interlocuteur. C’est là, me semble-t-il que notre enseignement est encore bien faiblard. Et si tous les professeurs du monde nous disent que pour parler une langue, il faut penser dans la langue, ils ne nous donnent pas les moyens d’accéder à cet aspect des choses. C’est là un constat terrible : la francophonie belge a encore beaucoup de chemin à faire pour enfin pouvoir dialoguer avec la majorité flamande de notre pays…

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