les joyeuses commères de windsor

  • Vertes-Manches

    Si l’exemple le plus frappant se trouve dans la Chanson du Saule dans les derniers moments d’Othello, au moment où Desdémone, pressentant sa fin tragique  s’apprête à recevoir son mari, d’autres, plus anecdotiques et plus légères figurent dans de nombreuses autres pièces. Témoin privilégié entre tous, la célèbre chanson traditionnelle anglaise Greensleeves qui est mentionnée deux fois par Mistress Ford et une fois par Falstaff dans les Joyeuses commères de Windsor.

     

     

     

    La chanson, très simple dans sa construction strophique est construite sur ce que les anglais appellent un Ground, une sorte d’ostinato harmonique prêt à recevoir des variations. C’est en fait le même principe que celui qu’on trouve, par exemple dans le lamento de Didon chez Purcell ou encore dans le célèbre canon de Pachelbel. Cette formule, que l’on mémorise aisément, contribue à sa large diffusion.

     

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     "My Lady Greensleeves"par Dante Gabriel Rossetti (1864)

    On a longtemps attribué Greensleeves au roi Henry VIII lui-même qui l’aurait écrite pour séduire Anne Boleyn qui lui résistait. Il l’aurait appelée Vertes-Manches en souvenir de la couleur des vêtements qu’elle affectionnait. Mais l’histoire semble montrer que la pièce, inspirée d’un style italien, ne serait parvenue en Angleterre qu’à l’époque élisabéthaine, soit bien longtemps après la mort d’Henry VIII.

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    Hélas, mon amour, vous me maltraitez,

    À me rejeter de façon si discourtoise,

    Moi qui vous aime depuis si longtemps,

    Qui me délecte en votre compagnie.

    (refrain)

     

    Vertes-Manches était toute ma joie,

    Vertes-Manches était mon bonheur,

    Vertes-Manches était mon cœur d'or,

    Qui d'autre que Dame Vertes-Manches ?

    Je vous étais entièrement soumis

    Pour réaliser le moindre de vos caprices.

    J'ai remué ciel et terre

    Pour m'assurer votre amour et votre bienveillance.

    Je t'ai offert des foulards pour ta tête

    Qui étaient superbement et galamment brodés.

    Je t'ai prise tant au bourdeau qu'au lit

    Et ma bourse s'en est trouvée bien dégarnie.

    Je t'ai acheté des jupons de la meilleure qualité,

    Les habits les plus élégants qui soient.

    Je t'ai donné des bijoux pour orner ton devantier,

    Et tout ces frais je les ai faits pour toi.

    Ta blouse de soie, à la fois belle et blanche,

    Et superbement brodée de fils d'or,

    Ta jupe de lourde soie,

    Je t'ai acheté tout cela de bon cœur.

    Ta ceinture d'or si rouge,

    Somptueusement ornée de perles,

    Aucune autre fille n'a la même

    Et pourtant tu n'as pas voulu m'aimer.

    Ta bourse et aussi tes couteaux bien affutés,

    Ta boite à épingles, si élégante à l'œil,

    Les épouses des bourgeois n'en ont pas de meilleures,

    Et pourtant tu n'as pas voulu m'aimer.

    Tes bas cramoisis, tout en soie,

    Avec leur jarretière en or,

    Tes chaussures, blanches comme le lait,

    Et pourtant tu n'as pas voulu m'aimer.

    Ta robe était du vert de l'herbe,

    Tes manches de satin y étaient fixées,

    Qui faisaient de toi notre reine des moissons,

     

    Et pourtant tu n'as pas voulu m'aimer.

     

    Il est plus probable que la Lady Greensleeves ait été une jeune femme, peut-être une prostituée. En effet, à l’époque de la chanson, la couleur verte avait une connotation sexuelle importante, la femme s’habillant en vert à l’extérieur pour indiquer sa disponibilité sexuelle. Le traducteur des Contes de Canterbury, Nevill Coghill, explique que la couleur verte des vêtements désigne la légèreté en amour.

     

     

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    Cela n’a pas empêché la chanson de continuer à vivre d’une renommée important. La mélodie remplie d’une certaine mélancolie et d’une forte tendresse est devenue également, dès la fin du 17ème siècle, un chant de Noël (Christmas Carol) et de nouvel an. Le romantisme en a fait l’emblème d’un chant entonné par le plus grand nombre et publié à de nombreuses reprises sous le titre de What Child Is This? Les paroles, écrites en 1865 par William Chatterton Dix ont ainsi retrouvé une « morale » qui a beaucoup plu aux puritanisme américain. Aujourd’hui, la forme sacrée est plus connue aux USA que dans son pays d’origine. En voici sa première strophe:

    Quel est cet enfant, qui, couché au repos,

    Dort sur les genoux de Marie,

    Que les anges saluent avec de doux hymnes

    Pendant que les bergers montent la garde ?

    C'est, c'est le Christ Roi,

    Que les bergers veillent et les anges chantent ;

    Hâtez-vous, hâtez-vous de Lui apporter des louanges,

     

    À l'enfant, le fils de Marie !

     

    Amusante, cette métamorphose et cette acquisition d’une moralité religieuse pour une chanson « grivoise » ! Mais ce qui est sûr, c’est que Shakespeare l’utilisait pour évoquer la séduction amoureuse que Falstaff voulait entreprendre vis-à-vis de Mistress Ford et Page, elles, n’en ont pas été dupes et ont appelé un chat… un chat !

     

     

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     Heinrich Füssli, Les Joyeuses commères de Windsor, Falstaff poussé dans le panier à linge avant d'être versé dans la Tamise (1792)

     

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