lindaraja

  • Lindaraja



    En programmant un Festival Debussy au cœur de l’hiver, l’OPRL entend non seulement commémorer le cent-cinquantième anniversaire de la naissance du génial compositeur français, mais surtout faire découvrir une partie de son œuvre plus rare, sortant des sentiers battus. Car il est vrai que la musique de chambre de Claude Debussy (1862-1918) reste méconnue du grand public. Il en est de même pour une bonne part des compositions pour deux pianos du maître. Ce seront deux grands pianistes, spécialistes de Debussy, François Chaplin et Philippe Cassard qui donneront ces œuvres là dimanche après-midi à la Salle philharmonique de Liège avant que le week-end des 10, 11 et 12 février ne parcoure la musique symphonique et le répertoire de chambre entre tubes confirmés de longue date et découvertes inouïes.

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    Et parmi ces œuvres découvertes figure sans doute cette étrange pièce nommée Lindaraja. Ceux qui écouteront l’enregistrement ci-dessous remarqueront immanquablement ce que « La soirée dans Grenade » figurant au cœur des célèbres « Estampes » (1903-1904) pour piano seul doit à Lindaraja.



    Datée de 1901, la pièce pour deux pianos s’inscrit comme une des deux œuvres de délassement entre les éprouvantes sessions de correction et de copie de l’immense et novateur opéra Pelléas et Mélisande. La première, intitulée « Pour le piano » allait devenir l’une des plus célèbres réalisations pour piano solo de Debussy.



    Moins connue, cette composition au titre qui reste aujourd’hui bien énigmatique ! Selon François Lesure, auteur d’un grand ouvrage sur Debussy édité chez Fayard : « … Plus surprenante, en avril, une pièce pour deux pianos quatre mains – écriture qu’il avait abandonnée depuis longtemps : Lindaraja, dont le titre provenait de l’un des patios de l’Alhambra de Grenade, vision peut-être rencontrée dans un périodique illustré, mais qu’il conserva dans ses cartons ». D’autres auteurs semblent faire allusion à une légendaire courtisane mauresque, ce que l’absence de données et d’indication la concernant tend à démentir. La partition fut oubliée par le compositeur lui-même dans la masse de ses documents et l’œuvre ne fut jouée que tardivement en 1926, bien longtemps après la mort du compositeur. Ce sont Roger-Ducasse et Marguerite Long qui donnèrent la première audition de Lindaraja dans la Salle des Agriculteurs (cela ne s’invente pas !) de la Société musicale indépendante.

    François Lesure, encore lui, n’a pas peur de parler du « Syndrome de Grenade » à propos des rapports que le compositeur français entretient avec l’Espagne. Il faut bien dire qu’il n’est pas le seul à rêver de cette Espagne millénaire, sensuelle et mystérieuse, orientale et envoutante. L’air du temps conduit de nombreux musiciens espagnols à Paris, les expositions universelles montrent tout l’exotisme de l’art d’Espagne entre danses sauvages, flamencos tragiques et guitares virtuoses. Les français découvrent émerveillés un pays aux richesses insoupçonnées. Et parmi ces trésors, d’autres couleurs harmoniques, d’autres tournures mélodiques, d’autres rythmes complexes, bref, une source de renouveau pour le langage musical des français. On pense que Debussy n’a fait qu’une brève incursion en Espagne en 1880. Ce n’est donc pas une connaissance vécue de la culture du pays qu’il transmet, c’est le résultat formidable de l’assimilation de procédés musicaux formidables qui viennent compléter son propre langage. Il n’empêche que les allusions à l’Espagne, et en particulier à Grenade, témoignent d’une sorte de fantasme bien ancré chez le français.

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    Patio Lindaraja dans le Palais de l'Alhambra à Grenade.



    La forme de Lindaraja est une habanera tripartite dont les rythmes langoureux et la pédale qui soutien l’harmonie font penser à la fameuse Habanera de Maurice Ravel composée en 1895, soit plusieurs années auparavant. Pas surprenant que Ravel ait voulu affirmer sa pièce pour piano en l’orchestrant de manière géniale et en l’intégrant à sa Rhapsodie espagnole.



    Lindaraja mérite donc une redécouverte tant pour sa fraicheur rythmique que pour la sensualité de ses mélodies. La couleur espagnole qui habite cette musique évocatrice du Palais de l’Alhambra dépasse la description et s’inscrit dans une esthétique du symbolisme qui suggère plus qu’il ne décrit, qui colore plus qu’il ne dessine, décidément oui, une première esquisse pour la magnifique deuxième Estampe !

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