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  • Tribulations...


    Je suis dans une phase où j'écoute en long et en large les deux livres du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. Non pas que ce soit une découverte récente, tout musicien et pratique cette somme durant toute sa vie en la comprenant au fur et à mesure de l'évolution de la vie. En reconnaissant le génie absolu de l'ensemble des 48 préludes et fugues qui composent les deux cycles, j'ai remarqué qu'en fonction de mon âge, je me sentais plus proche de certaines pièces que d'autres selon les époques. Ainsi, pour l'instant, je suis obnubilé par le Prélude et Fugue en la mineur BWV 889 du Second Livre. Oh l'ensemble n'est pas bien long, mais on peut dire qu'il est vraiment singulier!

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    Le prélude se présente comme une invention à deux voix dont l'extraordinaire épuration des moyens transcende une matière particulièrement dissonante et chromatique. Pensez donc, deux sections d'égale longueur, où les deux mains se renvoient en un jeu infini ces motifs descendants comme des catabases. On ressent un véritable vertige car dans ces deux formules descendantes continues si différentes mais complémentaires qui passent d'une main à l'autre en restant vraiment indissociables. On a l'impression d'une spirale infinie qui glisse irrémédiablement sur le temps et qu'on ne peut pas stopper. Cela lui confère un aspect tragique.

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    On sait, en effet, que dans la rhétorique baroque, les motifs chromatiques descendants sont toujours symboles de douleur et de souffrance. Souvenons-nous du "Lamento" de jeunesse dans le Caprice pour le départ d'un frère bien-aimé ou encore du formidable et tragique Crucifixus de la Messe en si mineur. Mais c'est surtout un autre Prélude et Fugue qui me passe par l'esprit, le dernier, en si mineur, lui aussi, du Premier Livre dont la fugue utilise un sujet où tous les douze sons de la gamme chromatique sont utilisés dans un tragique motif des larmes (je vous en parlerai aussi un de ces jours) comme les tribulations dramatiques de l'existence.

     

    La musique commence à 39''

    Mais dans notre Prélude en la mineur, il y a, en plus - est-ce dû aux seules deux voix? - quelque chose de raréfié qui exprime l'essentiel du temps musical en tant que paraphrase du temps de l'existence tout en conservant un léger balancement proche de la danse. Et la danse, c'est la vie! On imagine à quel point les tonalités traversées par ce prélude nous conduisent dans des régions nouvelles de l'écriture musicale. Et puis, il arrive à ces traits chromatiques d'être parallèles mais aussi disjoints. Rien ne se reproduit donc jamais de la même manière, même si le sentiment d'unité habite la pièce. Véritable paradoxe en musique, ce prélude fut le premier du Clavier bien tempéré à être publié. Le responsable en est Johann Philipp Kirnberger (1721-1783), un probable élève de Bach,  qui le présente en 1773 comme une démonstration des "véritables principes qui régissent la pratique de l'harmonie". Et pour cause! Rares sont les œuvres musicales qui vont si loin dans le savant mélange entre le contrepoint imitatif (comme dans les Inventions), ou les renversements et rétrogradations se combinent si adroitement avec ces audacieuses errances harmoniques. Ce prélude se présente donc comme une vaste synthèse des enjeux de la musique vers le milieu du XVIIIème siècle.

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    Johann Philipp Kirnberger



    Et puis le Prélude semble monter la garde devant la Fugue à trois voix qui va libérer toutes les tensions harmoniques accumulées. Fulgurante, elle déploie un début de sujet haché comportant l'intervalle de septième diminuée si souvent présent chez Bach (y compris dans l'invention en ré mineur, dans le thème de l'Offrande musicale,...) et si douloureux. Cet ensemble de quatre notes se retrouve ailleurs dans l'Histoire de la musique. Par exemple, Haendel l'utilise dans le Messie dans le même la mineur, symbole du tragique de l'Homme (And with His stripes we are healed, Et par ses blessures nous sommes guéris), tout un programme!

     

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    Et puis, comment ne pas y déceler ce qui deviendra, en ré mineur, cette fois, le sujet du Kyrie du Requiem de Mozart? Une question de rhétorique vous dis-je... car au moment de lancer le Kyrie eleison (Seigneur prends pitié), Mozart nous montre son doute profondément humain que vient compenser le contre sujet fluide et léger du Christe eleison. On le trouve aussi dans le final du Quatuor en fa mineur op. 20 de Joseph Haydn, un cycle que Mozart connaissait très bien. Souvenons-nous aussi que le Clavier bien tempéré circulait à partir de la bibliothèque du baron Van Swieten qui laissait une large place à Bach et Haendel.

     

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    Le Kyrie débute à 4'52



    On le voit, tout ceci nous conduit bien loin au cœur de l'Homme. Ce motif de quatre notes a un côté fatidique et hurle littéralement, comme un orage qui gronde. Les notes rapides se déploient comme de terribles torsions. La tempête est terrible, révolte de l'Homme contre son destin, contre ces fameuses tribulations de la vie. Au contraire de la fugue en si mineur du Premier Livre qui contrebalance les larmes chromatiques par une vision diatonique simple et sublime, ici, la tempête souffle sans discontinuer. Aucune alternative! Il s'agit ici des forces élémentaires l'Homme face à la Nature et au Cosmos, l'Homme face à son destin!

    Sublime fascination et formidable expression de la détresse humaine!

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