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  • Il Don Giovanni

    Le commentaire est plus social que musical aujourd’hui et complète le cours que je donnais cet après-midi sur l'un des chefs-d'oeuvre incontournables de Wolfgang Amadeus Mozart, Don Giovanni (1787). On est toujours un peur frustré lorsque, horaire oblige, on est obligé de laisser de côté certains aspects qu'on aurait voulu développer plus. Mais voilà, une oeuvre comme Don Giovanni est inépuisable et recèle une quantité d'aspects les plus divers qui résument non seulement l'homme qu'était Mozart, mais aussi les préoccupations de son temps... que dis-je, de tous les temps! Alors, en étant bien conscient de l'ampleur d'un sujet impossible à cerner en une fois, voici les quelques idées qui conduisaient l'exploration et l'analyse de cette musique absolument géniale.

     

    Les trois grands opéras, fruits de la collaboration de Mozart avec Lorenzo Da Ponte (Noces de Figaro, Don Giovanni et Cosi fan tutte), témoignent tous de la volonté des artistes de dresser une critique de la société de leur temps. Le premier, sans lui donner une allure politique que Mozart ne souhaitait pas, est tout de même une critique féroce des rapports entre l’aristocratie et le peuple. Le deuxième déploie dans un mélange de tragédie et de comédie, le portrait d’un homme en quête d’absolu qui cherche partout et toujours (air du catalogue) la liberté à travers ses conquêtes. Le troisième, enfin, expose de manière judicieuse une idée dérangeante de la fidélité en amour et la société qui « marie » des êtres moins compatibles qu’il n’y parait.

     

     

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     A.-E.Fragonard, Don Juan et le commandeur

    Tout en étant conscient que chaque opéra ferait sans difficulté l’objet de longues conférences (voir la nombreuse littérature sur le sujet), je crois qu’une part de ces œuvres implique directement Mozart lui-même dans la vision de sa place dans la société.


     Don Giovanni

    Don Giovanni, qui m’occupe aujourd’hui, me semble représenter le cas typique du marginal que la société ressent comme dangereux. En effet, il témoigne d’une telle soif de liberté, d’une telle abolition des interdits qu’il en devient gênant et punissable. Il déstabilise une organisation bien rodée. Il tue le Commandeur. C’est le point de départ de sa lente descente aux enfers. Par ce geste (les psychanalystes en déduiraient beaucoup) involontaire, conséquence directe de son désir de séduire Donna Anna, la  fille du dit Commandeur, il s’expose au danger suprême. Cette dernière, devant être mariée à Don Ottavio, représente avec son fiancé, la logique d’une société bien organisée et bien pensante, gouvernée de main de maître par son illustre père. Celui-ci est le garant de la Loi et du bon fonctionnement social. Il semble incontournable. Mais cette organisation des êtres est-elle si fiable et incorruptible qu’on veut bien le croire ? Que se serait-il passé si le Commandeur n’était pas intervenu dans la tentative de séduction que Don Giovanni dirige contre cette « pauvre » fille ? Et bien je crois qu’elle aurait cédé laissant alors s’effondrer le beau modèle de la Loi, manifestement fissuré. Et cela, le Commandeur ne pouvait le tolérer…Alors, il provoque le coupable en duel…pour le punir.

     

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    C’est pourtant lui qui meurt. Don Giovanni, en le tuant, annihile la Loi et il est totalement libre, il s’affranchit des règles sociales, bref, il touche à l’anarchie. Pourtant, et malgré le fameux catalogue, désormais, plus aucune séduction ne fonctionne, il court à sa perte en un tourbillon mortifère.

    L’épisode de Zerlina est significatif sur ce point. En dénonçant un modèle social fait de conservatisme moral, l’anecdote prend allure de mythe…à l’envers. Comme Faust sera corrompu par son double, Méphisto, sous prétexte de trouver le sens de la vie, Don Giovanni sera torturé par l’aventure amoureuse sous prétexte de recherche de liberté.


     


    Mozart nous donne là un de ses plus grands témoignages biographiques. Il s’identifie à son (anti)héros car, finalement, son parcours est assez semblable. Lui aussi ressent cette soif insatiable de liberté. C’est pour cela qu’il quitte Salzbourg pour l’indépendance viennoise. Lui aussi, pour cette liberté tant désirée « tue » la Loi que représente son père Léopold (les rapports entre eux ne seront jamais plus les mêmes après Salzbourg). Comme tous les jeunes adultes, il doit couper le cordon qui l’empêche d’être lui-même. On connaît sa vie viennoise et la dissolution de ses mœurs. Constance fut sans doute trompée plusieurs fois (et vice versa !). C’est d’ailleurs de sa sœur Aloysia qu’il était d'abord tombé amoureux. Le jeune homme Mozart vit à toute vitesse, rien ne peut l’empêcher de savourer cette liberté nouvellement acquise…rien ?

     

    Est-il si heureux désormais ? Pas sûr. Il est sans doute rongé par cette forme d’éducation morale qu’il a reçue dès son plus jeune âge et qui s’est ancrée en lui de manière indélébile. Il éprouve le sentiment qu’il devra le payer un jour…comme Don Giovanni qui, dans un ultime bras d’honneur, devra céder au retour en force de la Loi devenue statue de pierre (un beau symbole de l’immuabilité imperméable aux changements de la société). Il sera puni, le dissolu ! La sourde inquiétude suscitée par la commande du Requiem n’est pas seulement de la fiction.

     

    Don Giovanni meurt dans d’atroces souffrances et l’ordre est rétabli. Le monde retrouve son équilibre. N’avez-vous jamais regretté cette mort, n’avez-vous jamais trouvé que la fin de l’opéra, sous le choc, mais remis sur ses pattes laisse un goût amer ? N’a-t-on pas le même sentiment quand les couples se reforment selon la loi du mariage, à défaut d’attirance naturelle, à la fin de Cosi fan tutte?

     

     

    40. Anna Chromy, Le commandeur, Sculpture commémorant Don Giovanni au théatre Estates de Prague (2000).jpg

     

    Anna Chromy, Le commandeur, Sculpture commémorant Don Giovanni au théatre Estates de Prague (2000)

     

    Bien conscient que des lois sont nécessaires à toute société qui se respecte et toutes proportions gardées, je crois que nous assistons avec Mozart à une remise en cause des fondements archaïques et désuets d’une société bien pensante. Le parallèle avec une partie des motivations des événements de Mai 68 dont nous sentons encore aujourd’hui les retombées (quoi qu’en disent certains) me semble évident. Nos sociétés ont fait de nombreux progrès, mais pas encore assez sans doute pour considérer que Don Giovanni n’est plus actuel… !

      

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