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  • Le Chaos



    Une fois n’est pas coutume, je cite ici intégralement un texte du musicologue français Yves Gérard, professeur émérite au Conservatoire de Paris, qui, dans le cadre du catalogue de l’exposition « L’invention du sentiment » qui a eu lieu en 2002 à la Cité de la Musique, rédigeait une brève notice sur l’oratorio de Joseph Haydn (1732-1809), La Création. Ce qu’il touche, dans son texte, n’est ni plus ni moins que l’esprit si particulier qui anime la fin du XVIIIème siècle, celui d’une nouvelle manière de se représenter le monde. Si Haydn reste un homme du Siècle des Lumières, il annonce d’une manière formidable ce que le romantisme développera bientôt. Il s’agit bien, comme le conclut l’auteur, de l’invention d’une nouvelle sensibilité musicale. Je souscrit entièrement à cette vision. Bonne lecture.

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    Joseph Mallord William Turner, Tempête de neige en mer, 1842.



    « De retour à Vienne en septembre 1795, Haydn rapportait de son séjour à Londres un long texte anglais d’un certain Thomas Lidley (ou Linley), inspiré du Paradis perdu de Milton. C’est le baron Van Swieten, ancien diplomate et collectionneur de partitions anciennes - en particulier de Haendel - qui se chargea d’adapter le poème en allemand. L’œuvre, commencée dès 1796, fut créée lors d’un concert privé donné au palais Schwarzenberg à Vienne, le 29 avril 1798.

    Le thème du chaos n’est alors pas nouveau. En 1737, Jean-Ferry Rebel, dans Les Éléments, avait peint « le chaos même, cette confusion qui régnait entre les éléments. Rameau également, en 1748, avait cherché à rendre « le débrouillement du chaos » dans Zaïs. Haydn ne retint pas l’idée d’une codification très précise, s’irritant même parfois du souci d’imitation dont Van Swieten faisait preuve et que pointa la critique : « On a reproché aux peintures d’objets extérieurs de La Création de contredire l’essence même de la musique, par nature subjective et non objective ». Les esquisses pour ce prélude montrent que Haydn commença vraisemblablement par enchaîner des accords, comme s’il voulait avant tout explorer le pouvoir expressif de l’harmonie pure, enrichissant progressivement la texture musicale par l’ajout d’éléments thématiques et le choix de timbres d’instruments particuliers. Ce n’est pas la description des éléments pris dans le désordre du chaos que Haydn cherche à évoquer, mais le vague et l’errance du sentiment personnel confronté au vide de la nature avant l’ordonnancement des éléments selon la volonté de Dieu.



     

    Van Swieten attendait de l’œuvre de Haydn qu’elle se place dans la tradition des oratorios si appréciés par les Anglais « que l’exemple de Haendel a habitués aux peintures de pluie et de neige ». L’ambition de Haydn était autre. Le compositeur, qui préféra toujours La Création au second de ses grands oratorios, Les Saisons - créées en 1801, également sur un livret de Van Swieten - , répliquera à l’empereur d’Autriche que « dans La Création ce sont les anges qui s’expriment et ils parlent de Dieu ». Ces anges, qui apparaissent à la fin de l’introduction, sont nommés dans l’édition (et non pas dans les esquisses) Raphaël, Uriel et Gabriel ; ils deviennent les intermédiaires entre la divinité et l’homme non seulement comme récitants mais aussi comme poètes chargés d’humaniser le lien entre l’homme, le monde et Dieu. La relation tendue qui avait prévalu à l’âge baroque entre l’homme-pêcheur et son souverain-maître se transforme en un panthéisme qui permet l’action de grâce de l’homme s’inclinant devant les beautés de la nature et les bontés dispensées par la divinité à l’intention du genre humain. De même, dans le « Prologue au ciel » du premier Faust, Goethe fait dire à son trio d’archanges, Raphaël, Gabriel et Michaël, la splendeur du Monde et de Dieu.

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    Beethoven et les romantiques devaient s’inspirer de cette nouvelle philosophie illustrée par l’ouvrage de Haydn qui se répandit triomphalement en Europe, et spécialement en France où l’édition (en 1801) comme l’exécution de cette pièce (à Paris, au Théâtre des Arts, le 24 décembre 1800) furent d’une remarquable qualité. Tous les musiciens saluèrent en particulier la façon dont, à travers la grandeur du sujet, s’était fait jour une nouvelle sensibilité musicale ».

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