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  • Deuxième...

    Au moment où le second week-end du Festival Rachmaninov bat son plein à la Salle philharmonique de Liège, il n'est pas inutile de revenir une fois encore sur l'oeuvre d'un homme qui a fait couler beaucoup d'encre... et de larmes d'émotion. La séance d'Écouter la musique de mercredi a bien montré la diversité des approches, la délicatesse de l'expression, la modération qui doit être de mise afin d'éviter tout débordement vulgaire. Jouer Rachmaninov est un art particulier doit allier maîtrise technique, modestie de l'ego et justesse de ton... une gageure moins évidente qu'il ne le paraît et que Bertrand Chamayou et Benedetto Lupo sauront relever, c'est sûr!


    Serge Rachmaninov


    Impressionnable, angoissé et introverti, Serge Rachmaninov a trouvé son expression naturelle dans le langage postromantique, loin des spéculations théoriques de son temps. Sa musique est le reflet de son extraordinaire sensibilité et certaines de ses œuvres figurent parmi les plus jouées du répertoire d'aujourd’hui (Deuxième et Troisième concertos, Deuxième symphonie, Rhapsodie sur un thème de Paganini,…) et… parmi les plus appréciées du public. Ce n’est que justice !

    Pour Rachmaninov, la seule validité de la musique résidait dans le fait qu'elle venait du coeur pour y retourner directement. Ses propos sont parfaitement clairs sur le sujet: « Je n'ai aucune sympathie pour le compositeur qui produit des ouvrages selon des formules ou des théories préconçues. Ni pour le compositeur qui écrit dans un certain style parce que c'est la mode de le faire. »

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    Levitan, Issak (1860-1900), Soirée. La Plios d'or, 1889, Paysage russe qui "ressemble" à un thème de Rachmaninov



    Quelques constantes font son style : la symbolique des cloches, le thème du Dies Irae, le rythme fatidique du destin (observons au passage la proximité du motif du destin, pom-pom-pom-pom, de celui du di-es-i-rae et de sa propre signature Rach-ma-ni-nov) et les longues phrases lyriques à l'image de l'infini des paysages russes et qui s'autogénèrent au fur et à mesure qu’elles se déroulent. L’attachement à la grande forme traditionnelle illustre un propos souvent tragique et épique, passage des ténèbres à la lumière, méditation sur l'homme... propos existentiel.

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    Le motif des Cloches qui ouvre le Deuxième Concerto.


    Son langage est  également teinté de couleurs harmoniques toutes particulières et sonusage intensif de la dissonance ne peut faire de lui qu'un compositeur du XXème siècle. Cette dernière n’est pas utilisée comme une fin en soi, mais sert un propos expressif. En retardant la conclusion consonante d’une phrase, par exemple, il accentue le tragique, le mélancolique, parfois même le pathétique.

    Le Deuxième concerto, est, pour lui une sorte de thérapie. Suite à l’échec de sa première symphonie de 1895-97, mal servie par la direction d'un Glazounov complétement ivre, Rachmaninov souffre d’une grave dépression: «  Quelque chose s’était brisé en moi…après des heures d’interrogations et de doute, j’en étais arrivé à la conclusion que je devais abandonner la composition… Une profonde apathie s’empara de moi. Je passais la moitié de mes journées étendu sur mon lit, à soupirer sur ma vie ruinée » Rachmaninov (1897)

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    Il accepte enfin l’aide du docteur Dahl, un neurologue adepte des traitements par l’hypnose (très à la mode en ce tournant de siècle) et mélomane averti. Celui-ci le remet sur pied et lui rend la confiance nécessaire à la reprise de ses activités. Il écrit alors avec facilité ce magnifique concerto qui retrace cette sortie des ténèbres.

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    Rachmaninov en 1900 au moment de la composition du Deuxième Concerto pour piano.



    La critique sera moins enthousiaste que le public : « Le  deuxième concerto ressemble à un banquet lugubre de confiture et de miel. Il y a toujours dans la musique de Rachmaninov quelque chose d’étrangement redondant…Ce qui ne l’empêche pas de faire joujou avec le piano et de composer des pièces fidèles au bon vieux style bondissant. Il fut un temps où ses œuvres avaient une raison d’être. Ce temps est révolu. Aujourd’hui, Rachmaninov nous apparaît comme un très aimable et très charmant fantôme. » Paul Rosenfeld, The New Repuplic, 1919.

    Quant au public, il ressentira le parcours humain avec plus de simplicité. Il repérera la texture orchestrale dense et lyrique, il vibrera au passage des grandes coulées mélodiques, il sentira au plus profond de lui-même les larmes, les glas et cet éternel retour d’un « dialogue du passé et du présent » J. E. Fousnaquer, Rachmaninov, Paris, Seuil, 1994, p. 62.

    Pas surprenant, dans ces conditions, que les formidables épanchements mélodiques, les couleurs sublimes et le lyrisme irrésistible ait séduit les pianistes, certes, mais aussi les cinéastes et les musiciens de tous poils (de Frank Sinatra au groupe de rock Muse en passant par David Bowie).



    Tout en étant une pièce d’une grande difficulté technique, le concerto ne tombe jamais dans la démonstration pianistique. Pas ou peu de cadences, la virtuosité est avant tout intégrée aux parties d’orchestre et la piano est une voix parmi d’autres. Autant symphonie que concerto, il reste l’une des  œuvres du maître russe à ne pas bouder. Laissons-nous aller et écoutons avec notre cœur… n’est-ce pas cela la musique ?

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