möser

  • Second degré



    Ernst Theodore Amadeus Hoffmann (1776-1822), le grand auteur allemand, celui des contes fantastiques et des aventures du Maître de Chapelle fou Kreisler qui impressionnèrent tant Robert Schumann, nous a laissé de nombreux textes d’analyse musicale ou de critique de concerts. Si son esprit critique est souvent virulent, c’est qu’il était lui-même un excellent musicien et compositeur et que la musique, il la connaissait parfaitement.

    Mais bien souvent, il lui arrive d’être émerveillé par ce qu’il entend. Son récit peut alors, dans l’esprit de ses nouvelles fantastiques, prendre une allure étrange louant à la fois le concert entendu tout en dénigrant les habitudes curieuses des auditeurs des concerts d’alors… Car la manière bien sage et silencieuse que nous adoptons aujourd’hui dans les salles de concerts ne fut pas toujours d’application comme en témoigne la lettre suivante de l’auteur, sous le pseudonyme du Maître de Chapelle Kreisler, à Carl Möser (1774-1851), violoniste et chef d’orchestre qui dirigeait la Chapelle royale de Berlin.

     

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    ETA Hoffmann



    « Au Maître de Concert Möser

    N’ayant, étranger que je suis, pas le plaisir de vous connaître personnellement, et ignorant même où se trouve votre honorable logis, force m’est d’emprunter la voie du journal pour vous donner franchement mon avis sur votre concert du 3 de ce mois. Cela vous sera peut-être de quelque utilité.

    Cher Monsieur ! Sauf le respect que je dois à vos connaissances musicales et à votre expérience, vous n’entendez rien à l’agencement d’un concert – si celui-ci doit répondre à sa vraie vocation. Ignorez-vous donc, cher Maître, qu’un concert se veut un agréable divertissement ? Cela signifie – comprenez-moi bien – que chaque auditeur doit être plus qu’auditeur : il doit, discrètement, prendre une part active au déroulement de la soirée en discutant des affaires du jour avec l’un ou l’autre de ses voisins, en contant, à l’une ou l’autre de ces dames, ce qu’il a vu et appris au théâtre ou ailleurs, voire en ouvrant à la plus belle de son cœur naïf, pour qu’elle vienne s’y installer ; il doit même pouvoir quitter la salle de temps en temps pour, en savourant quelque douceur ou quelque boisson spiritueuse, donner à ses paroles plus de force, de grâce et de contenu.

    Est-ce dès lors une bonne chose, cher Ami, que d’interpréter, ainsi que vous l’avez fait au cours du concert susnommé, des concertos et d’autres compositions d’une façon telle que chacun oublie son voisin, lui-même et le monde entier, et que, porté par la houle formidable de la musique, il accoste les rivages d’un jardin fabuleux, et déguste les fruits d’or des Hespérides comme de vulgaires pommes de reinette ? Et quand il sent son cœur angoissé d’une nostalgie infinie, quand l’étreignent tous les prodiges de ce royaume éthéré qui s’exprime dans les sons – dites-moi si ce n’est pas un tour pendable, que d’avoir arraché cet homme à la quiétude douillette d’une aimable conversation, au cours de laquelle il pouvait à la fois écouter et parler ?

     

    ETA Hoffmann, Ouverture de son opéra Undine

     



    Et non seulement de vous livrer à de telles inconvenances, vous allez encore vous acoquiner avec une cantatrice, pour atteindre d’autant plus sûrement votre but subversif : transformer les gens raisonnables en vils fanatiques.

    J’attendais Rossini avec un plaisir anticipé ; c’est un honnête homme, qui ne mêle aucun venin à ses compositions, si bien qu’on peut absorber sans danger des opéras entiers comme une tartelette aux amandes, mais, Seigneur ! Voilà que Madame Schulz se campe sur la scène, et son chant vous ébranle jusqu’aux tréfonds de l’âme ; on se trouve soudain dans un grand ciel plein d’un scintillement d’étoiles étincelantes, et Monsieur Rossini, eût-il été présent, aurait tancé rudement la chanteuse pour avoir corsé son eau claire avec une telle épice.

    Ce n’était pas encore assez : vous vous produisez maintenant tous les deux – je veux dire vous, mon ami vénéré, et Madame Schulz, et vous tirez un feu d’artifice, qui éclate en milliers d’étincelles et de rayons, si bien que, privé de vue et d’ouïe, on ne sait plus où on se trouve.

    Bon ! J’espère que vous comprenez vos torts, et qu’à l’avenir, vous composerez des menus tels que les gens qui mangeront vos plats garderont la tête froide.

     

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    Le Maître de Chapelle fou Johannès Kreisler



    Mais je sais bien que, sitôt que vous prenez votre violon… Il vaudrait mieux ne point jouer, cher Monsieur ; c’est un conseil bien sincère d’un ami qui vous a d’ailleurs en grande estime.

    Berlin, le 3 novembre 1819 »

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