manon

  • Manon (3)



    Quoi qu’il en soit, toute la trajectoire de Manon est réalisée comme une arche sublime, une émancipation progressive qui, après avoir atteint son sommet, décline vers la mort. Et c’est sans doute là le plus grand génie de Massenet, c’est d’avoir réussi le pari de la métamorphose du personnage en changeant progressivement sa psychologie… et la musique qui va avec !

    Quel changement entre le premier air de Manon « Je suis encore toute étourdie », adolescente naïve destinée au couvent qui s’émeut de son premier voyage ! Chant virtuose, plein de prouesses techniques, chant plein de candeur, le spectateur est ébloui par l’innocence de la jeunesse. Le chant fantasque obéit au comportement tellement adolescent des états d’âme changeants. Manon, à ce moment là, c’est encore une gamine.



    Puis vient la rencontre, le coup de foudre et la vie commune… les premières expériences douloureuses, où l’âme est face à ses dilemmes. Choisir l’amour sincère mais pauvre ou le paraître fastueux et riche ? Manon, dans le déchirement a choisi, croit-elle ! Car à la jeunesse sied aussi ce besoin de reconnaissance sociale, cette position enviée. Beauté, jeunesse, luxe, objet de l’adoration générale… que de flatterie pour un ego en mal de reconnaissance ! Cela forge l’esprit cependant et la Manon qui chante son hymne à la jeunesse n’est plus la même que celle de « la petite table ». Affranchie… du moins le croit-elle !

    Manon trouvera tout son éclat et son épanouissement dans la scène de Saint-Sulpice où, avec force de conviction, avec sensualité et même érotisme, elle parviendra à reprendre son Chevalier Des Grieux des mains de la religion… de Dieu ! N’est-ce pas là à la fois son crime le plus punissable au regard d’une morale XIXème siècle et son geste le plus affranchi et épanoui ? Comment rester de marbre dans le sublime duo : « N’est-ce plus ma main… ? », l’une des scènes les plus sensuelles de tout le répertoire français avant Pelléas.

     

    Le fameux duo: "N'est-ce plus ma main..." à partir de 3'05



    Mais aussitôt l’âme de Des Grieux reprise, la descente aux enfers est rapide. En témoigne la fulgurance des deux derniers actes. De l’Hôtel de Transylvanie où l’accusation de tricherie au casino entraîne l’arrestation des deux amants, il ne reste de Manon que le symbole de la femme qui a mis le grappin sur le jeune homme, le forçant à jouer (à tricher chez l’Abbé Prévost) pour se refaire une fortune, condition de l’amour de Manon. Ce n’est plus elle qui a la main sur son destin, mais son entourage. Le plus grand air n’est plus chanté par elle, mais par le Chevalier… « Manon, sphinx étonnant, véritable sirène ! » Ne serait-ce déjà plus qu’un souvenir, un symbole de la déchéance ?

    Toujours est-il que le père Des Grieux fera libérer son fils, mais pas Manon. Elle poursuivra sa descente aux enfers en prison, puis dans le convoi des captives, condamnées à prendre le bateau à destination de la Louisiane française, sans espoir de retour. Mieux encore, l’espoir du Chevalier d’encore récupérer Manon s’avère être un échec. Il la retrouve usée, épuisée. Son cant est éteint (comme mentionné à plusieurs reprises dans la partition). La reprise du duo d’amour « N’est-ce plus ma main… » est chantée maintenant par Des Grieux. Elle peut à peine lui donner la réplique. Elle meurt fataliste, en demandant pardon d’avoir été ce qu’elle a été et en disant « voilà l’histoire de Manon Lescaut », comme si tout était joué d’avance.



    Manon, c’est l’histoire de cette formidable arche. Celle de la jeune fille qui devient femme, tellement femme à une époque où l’homme ne peut pas supporter sa distanciation qu’elle ne peut que décliner pour mourir. La trajectoire mortifère est génialement tracée par Massenet car à y regarder de plus près, tous les personnages qui l’entourent sont extrêmement stables dans leur chant et leur prestance. Ils représentent l’ordre établi. Seule Manon a un langage musical évolutif. C’est ce qui la rend si attachante.

    Toujours est-il que l’immense succès que l’œuvre a reçu dès sa création est autant dû à la beauté des mélodies qu’à la trajectoire tragique de Manon. À l’approche des esthétiques du réalisme, voir du vérisme, on comprend l’émotion suscité. Paul Dukas dira de manière très juste : « Le dernier reflet de la tragédie lyrique française a brillé dans la Manon de Massenet » et Debussy, avare pourtant en compliments, dira, à la mort du compositeur en 1912 : « A-t-on entendu dire des modistes qu’elles fredonnent la Passion selon Saint-Mattieu ? Je ne crois pas. Tandis que tout le monde sait qu’elles s’éveillent le matin en chantant Manon ou Werther ».

    Tout est dit : Manon, sphinx étonnant, véritable sirène… Manon, décidément, est éternelle !


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