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  • Une autre Vinteuil...



    La musique de Camille Saint-Saëns (1835-1921) fait souvent figure d’académisme si on la compare à celle de son contemporain Claude Debussy (1862-1918) mort un peu avant lui. C’est justement ce décalage de perspective qui fausse le problème. Saint-Saëns faisait partie de la génération précédente, celle des romantiques, héritiers de Berlioz et de Beethoven, celle des disciples de Liszt et de Wagner. Pas surprenant que malgré le XXème siècle débutant, le compositeur français reste ancré dans une esthétique profondément marquée par le romantisme.

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    Camille Saint-Saëns au piano en 1916.



    Et pourtant, Saint-Saëns n’a pas toujours été taxé de conservateur. Il fut même une époque où l’on condamnait sa musique parce qu’elle était révolutionnaire… un comble ! C’était vers le milieu du XIXème siècle et les classiques allemands constituaient ses références absolues. Organiste de talent, titulaire de l’orgue de la Madeleine depuis 1858 où il improvise magistralement, il devient professeur à l’école Niedermeyer, une école de musique où la musique sacrée de Bach et de Palestrina est à la base de l’enseignement, en 1861. Il s'agit de s'opposer à l'invasion de l'art mondain dans le domaine sacré et établir entre la religion et l'art profane une nette séparation. Ainsi, le but de l'école, subventionné par l'État, est de permettre un enseignement, pour les futurs professionnels des églises, de la musique religieuse sous tous ses aspects : chant grégorien, piano, orgue, accompagnement, écriture, histoire de la musique. Il est le professeur de Gabriel Fauré et André Messager.

    Il se consacre entièrement à la composition à partir des années 1870. Son opéra Samson et Dalila sera monté par Franz Liszt à Weimar en 1877. Il est élu à l’Institut en 1881 au moment le plus dramatique de son existence, quand sa vie conjugale s’effondre suite à la mort de ses deux enfants. Il mène alors une vie d’errances, donnant de nombreux concerts dans le monde entier. Son talent s’exprime magistralement tant comme interprète que compositeur. Les grandes formes n’ont aucun secret pour lui et sa fameuse Troisième Symphonie, avec orgue ainsi que le très célèbre Carnaval des Animaux, œuvres composées en 1886 figurent parmi les plus jouées aujourd’hui.

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    Saint-Saëns en 1879.



    Au sommet de sa gloire, il écrit en 1908 la première véritable musique de film pour le fameux fil muet « l’Assassinat du Duc de Guise » et se scandalise à la création du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky en 1913. Ce modernisme était en profond décalage avec son souci de la forme classique entre équilibre et clarté et son credo qu’il répéta jusqu’à la fin de ses jours : « Pour moi, l’Art c’est la forme ».

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    Formidable source d'informations biographiques et analythiques, l'ouvrage de Jean Gallois (éd. Mardaga) est une référence incontournable pour découvrir Camille Saint-Saëns dans toute sa véritable dimension.

    Étrange personnage, donc, dont l’immense production laisse une large part à la musique de chambre, un genre que la musique française avait souvent délaissé. Mais là encore, c’est la tradition allemande qui prédomine et si, quelques fois, des couleurs toutes françaises peuvent nous sembler annoncer le symbolisme, c’est bien du lyrisme beethovenien dont il s’agit. En témoigne cette sublime première Sonate pour violon et piano op. 75 datée de 1885, la période de grande maturité. Pas de doute qu’il s’agisse là d’une des œuvres les plus réussies du maître au point qu’elle figure comme l’une des sources d’inspiration de la Sonate de Vinteuil, œuvre imaginaire que Marcel Proust évoque à de nombreuses reprises dans sa Recherche du Temps perdu. On estime ainsi que plusieurs œuvres furent à l’origine des descriptions de l’auteur :

    • La Sonate pour violon et piano en la majeur de César Franck (1886)
    • La Sonate n° 1 pour violon et piano, op. 75 de Saint-Saëns (1885) que Proust trouvait    cependant « « médiocre » (voir ci-dessous)
    • L'enchantement du vendredi Saint dans l'opéra Parsifal de Wagner (1882)
    • Un Prélude de l'opéra Lohengrin de Wagner (1850)
    • La Ballade opus 19 pour Piano et Orchestre de Fauré (1881)

     


       
    Saint-Saëns avait pris conseil auprès de son ami Martin Pierre Marsick (1847-1924), un violoniste liégeois qui avait atteint une réputation mondiale et diffusé l’école de violon belge au-delà de nos frontières, et lui avait dédié l’œuvre éminemment concertante dans la tradition de la Sonate « à Kreutzer » de Beethoven. Réalisant un équilibre parfait entre les deux instruments, l’œuvre s’est rapidement imposée au répertoire des virtuoses. Sa tonalité de ré mineur et son agitation profondément romantique en font l’une des plus tragiques de Saint-Saëns.

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    Martin-Pierre Marsick, violoniste liégeois originaire de Jupille sur Meuse à quelques minutes de la Cité ardente.



    Formée de Deux volets qui se subdivisent chacun en deux mouvements, la sonate en ré mineur propose d’abord un Allegro agitato suivi d’un mouvement lent Adagio avant d’aborder un scherzo Allegro moderato et un final Allegro molto.

    Le premier thème, tourmenté, est très proche rythmiquement de celui de la Troisième Symphonie qui lui est d’ailleurs de peu consécutive.

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    Mais c’est le second thème du premier mouvement qui a inspiré Proust : « … L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord il n’avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et c’avait déjà été un grand plaisir quand, au-dessous de la petite ligne du violon, mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune ».

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    Puis, dans une lettre à son ami et collègue Jacques de Lacretelle, Proust confirme qu’il s’agit bien de ce second thème, mais teinte son propos d’une étrange nuance négative : « Dans la faible mesure où la réalité m’a servi, mesure très faible à vrai dire, la « petite phrase » de cette sonate, et je ne l’ai jamais dit à personne, est dans la soirée de Saint-Euverte, la phrase charmante mais enfin médiocre d’une sonate pour piano et violon de Saint-Saëns, musicien que je n’aime pas ».



    Mais finalement, peu importe l’avis et le parti-pris de Proust, l’œuvre est superbe de bout en bout et la tension n’y faiblit jamais. Une œuvre à (re)découvrir...

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