mascagni

  • Vérisme? (2)

    Mais verdi avait suivi une autre évolution. Il s’était tourné vers les sublimes Shakespeare (Otello, Falstaff), vers Schiller (Don Carlo) ou vers le drame romantique transposé dans une antiquité réinventée (Aïda), approfondissant son exploration des sentiments humains sur la base d’auteurs qui n’avaient pas la cote auprès des naturalistes et des véristes. Soit ! C’est vers la France que se tournent les compositeurs de la « Nouvelle école » italienne… vers le Bizet de Carmen où les êtres ne luttaient plus contre des forces extérieures plus puissantes qu’eux, mais se déchiraient mutuellement dans des scènes bouleversantes de réalisme. Musique, théâtre et chant fusionnaient dans l’expression tragique des destins individuels. Désormais, la vulgarité (dans le sens premier « le peuple »), la violence, la haine, la chair, l’amour, l’érotisme, la vengeance et toutes les passions des hommes s’étalaient sans frein. La moralité, bienséance souvent réclamée par la censure, était mise de côté et les vengeances d’honneur ne faisaient plus dans la dentelle, le couteau répondant désormais aux affronts les plus vils.

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    Pietro Mascagni



    C’est sans doute dans ce creuset que Cavalleria rusticana et I Pagliacci ont dû voir le jour. Mais sont-ils vraiment l’expression du vérisme ? Non, sans doute. Et ce qu’on a parfois nommé le malcanto, en opposition au belcanto, n’en est pas un. Il s’agit d’un dosage dans lequel le chant est certes épuré de ses colorature, où les mélodies, s’étalant le plus souvent dans le registre médium des voix, permettent la compréhension d’un texte syllabique, permettent l’écrasement de certaines voyelles donnant l’impression populaire d’un accent.

     

    Réciter ! Quand je suis pris par la folie
    Je ne sais plus ce que je dis et ce que je fais !
    Pourtant... c'est nécessaire... force-toi !
    Bah, tu es peut-être un homme ?

    Tu es un clown !

    Revêts ta veste et ton visage enfariné.
    Les gens payent et veulent rire ici.

    Et si Arlequin* te vole Colombine*
    Ris, le clown et tout le monde applaudira !
    Transforme en pitrerie les meaux et les pleurs ;
    En une grimace les sanglots et la douleur...

    Ris, le clown, sur ton amour dechu,
    Ris de la douleur qui empoisonne ton coeur !


    Mais c’est aussi un théâtre musical où le chant n’est plus la seule manière de s’exprimer ; les cris, les hurlements, les « presque parlé », le formidable rôle de l’orchestre (comment ne pas y voir souvent l’influence de Wagner ?) qui désormais est aussi le renfort de l’émotion.

    Et puis la scène est le lieu de toutes les traditions du peuple, mélange de vengeance, de meurtre au couteau, sur fond de fête catholique et d’office religieux. C’est l’endroit des petits villages de Sicile ou de la pauvre (déjà) Italie du sud, c’est l’endroit où l’honneur est encore la seule richesse des paysans et où la tromperie, la fourberie, le désir sexuel figurent parmi les seules événements remarquables. Il ne peut en résulter que cette tragédie humaine.

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    Ruggiero Leoncavallo



    Mais sur ce tableau rempli de sang, d’amour et de haine, il ne faut pas croire que les musiciens jouent avec le misérabilisme. La musique est intacte, renouvelée et jamais vulgaire. C’est toute la magie de ce qu’on nomme l’opéra vériste, c’est qu’il exprime le drame populaire, cru souvent, mais avec une force qui ne laissait pas indifférente la classe bourgeoise qui reprenait le dessus dans ce monde du commerce et de l’industrie et qui aspirait au théâtre. Ils assistaient en nombre et acclamaient les œuvres véristes qui, étaient composées aussi et surtout pour eux (les paysans siciliens n’avaient ni le temps, ni les moyens, ni le désir d’aller à l’opéra). Le vérisme musical est donc finalement assez prude.

    Car ce qui compte, c’est que le vérisme ne soit pas devenu une doctrine musicale, que ses procédés ne soient des moyens d’exprimer avec les sons, le chant et l’orchestre, les moments les plus durs d’une œuvre. Le vérisme est un moyen parmi d’autres dans la recherche de la vérité sur la scène de l’opéra. En cela, il n’est jamais exclusif et se combine aux techniques certes anciennes, mais toujours efficaces, de l’opéra romantique. Les exemples ne manquent pas chez Puccini où le belcanto côtoie le vérisme.


    SCARPIA
    Et maintenant, Tosca, vous êtes mienne, enfin.
    (Mais ses accents amoureux s’achèvent dans un cri de
    douleur. Tosca l’a frappé en pleine poitrine.)
    Malédiction !...

    TOSCA
    C’est là le baiser de Tosca !
    (Scarpia tend les bras vers Tosca, vacille, cherchant un
    soutien. Tosca l’évite, mais elle se trouve entre lui et la
    table. Craignant qu’il ne la touche, elle le repousse
    violemment, horrifiée. Scarpia s’écroule sur le sol, son
    cri assourdi pas le sang qui lui monte à la gorge.)

    SCARPIA
    Au secours ! Je meurs ! Au secours !

    TOSCA
    (regardant Scarpia qui lutte désespérément,
    s’accrochant au divan pour tenter de se mettre debout)
    Le sang vous étouffe ?
    Une femme vous a frappé !
    M’avez-vous assez torturée ?
    M’entendez-vous encore ? Parlez !
    Regardez-moi. Le suis Tosca. Scarpia !

    SCARPIA(après un dernier effet, s’écroule)
    Au secours ! Au secours !

    TOSCA (penchée sur lui)
    Le sang vous étouffe ?
    Meurs, maudit ! Meurs ! Meurs ! Meurs !
    (le voyant immobile)
    Il est mort. Maintenant je lui pardonne !
    Tout Rome tremblait devant lui !

     

    Depuis l’acte II de Tosca où l’héroïne poignarde l’horrible Scarpia dans un corps à corps sans merci jusqu’au terrible « Mimi » de Rodolfo qui termine la Bohême en passant pas Madama Butterfly et son Harakiri terrifiant. Et que dire des héritiers des courants véristes, naturalistes et réalistes, les Lulu ou Wozzeck d’Alban Berg, qui toucheront une nouvelle métamorphose de l’opéra souvent qualifié alors d’expressionniste ?

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